Bernadett Szél : « Le système Orbán est un néo-féodalisme capitaliste »

Victoire de Zoltán Kész à Veszprém, fin des Deux-Tiers au Parlement pour le Fidesz, visite de Poutine à Budapest, corruption endémique, polémique toujours vive autour de la centrale de Paks et ses futurs réacteurs made in Moscou, traité de libre-échange transatlantique, bisbilles au sein de l’opposition, ONG en difficulté, il y avait de quoi discuter avec la députée et co-présidente du LMP. Entretien.

Zoltán Kész a « tué » la super-majorité d’Orbán en s’imposant à Veszprém. Vous applaudissez ?

Le Fidesz a perdu près de 10 000 électeurs par rapport aux municipales d’octobre 2014. Le parti de M. Orbán doit capter le message. Fini de fanfaronner avec les 2/3. Les gens en ont assez de cette suprématie. En mettant un bulletin Kész dans l’urne, ils ont voulu exprimer leur ras-le-bol. Sa victoire est néanmoins le fruit d’un vote protestataire. Elle reste mentale et symbolique avant d’être politique.

Vous aviez votre propre candidat, Ferenc Gerstmár, dans ce bastion conservateur. Pourquoi ?

Au départ, nous étions ouverts au dialogue avec les autres formations de gauche. Nous avons vivement recommandé la candidature de M. László Józsa (universitaire et professeur d’économie, ndlr), une personnalité affranchie des partis. Et puis le MSZP a subitement annoncé que M. Kész serait aligné. Nous étions piégés. Nous avons refusé de nous rallier à ce libéral-droitier pro-privatisations. Nous sommes partis en solo et avons obtenu 4,6 %, un bon score. Nous ne pouvions décemment pas inciter nos militants et sympathisants à le soutenir contre leur gré et le nôtre. Il ne collait pas à nos valeurs.

Qu’entendez-vous par « nos valeurs » ?

Nous croyons à une Hongrie progressiste, européenne et moderne. Nous défendons une société civile puissante, qui se soulève comme elle l’a fait lors de ce mouvement historique contre la taxe internet. Nous misons sur les énergies alternatives et sommes farouchement opposés à la propagande nucléaire. Nous disons « non » aux salaires maintenus à un niveau faible, à la dépendance économique, et « oui » à un capital humain justement cultivé, à une « économie verte » qui pourrait créer 450 000 emplois.

« Le système MSZP-Fidesz appartient au passé »

En gros, une sorte de troisième voie entre MSZP et Fidesz. Ambitieux, non ?

Certes, mais les faits sont là. Le Fidesz n’a pas d’agenda. Il n’a aucun projet de création d’entreprises. Les investissements proviennent à 98 % de l’UE. Le MSZP s’est discrédité lorsqu’il était aux affaires (1994-98, 2002-2010, ndlr). Souvenez-vous du discours de M. Gyurcsány à Öszöd en mai 2006 et de cette phrase terrible, « Nous avons menti jour et nuit », qui a précipité le retour de M. Orbán. Voilà pourquoi nous n’avons pas rejoint l’alliance « de gauche » Összefogás aux législatives de mai 2014. Le système MSZP-Fidesz appartient au passé. Nous devons vite reconstruire ce pays.

Le « système » est un terme cher au Jobbik et à l’extrême-droite en général…

La critique du « système » est une valeur chère aux mouvements écologistes et sceptiques à l’égard de la mondialisation, qui n’ont absolument rien à voir avec l’extrême-droite. Vous pouvez nous considérer à raison comme « radicaux », dans la mesure où nous rejetons les pratiques politiques de ces 25 dernières années, tout comme le modèle socio-économique libéral n’enrichissant que les nantis et laissant des milliers de personnes sur le carreau. Mais à la différence du Jobbik et des proches de M. Vona, nous respectons la démocratie, les institutions et les droits de l’homme. Nous ne sommes pas partisans d’un alignement total sur les vues de Poutine vulgairement déguisé en « l’ouverture à l’Est ».

En parlant d’ « ouverture à l’Est », que pensez-vous de la stratégie diplomatique de la Hongrie ?

M. Orbán a visé les mauvaises cibles. Et, après s’être séparé des meilleurs diplomates et experts en politique étrangère, n’a pas remarqué les risques inhérents à cette nouvelle stratégie. A la lumière des événements récents – tensions croissantes en Ukraine, visite de Vladimir Poutine -, il semble être coincé dans cette voie, incapable et peu désireux de changer de direction. Il a cru trop facilement à la promesse de l’énergie russe moins chère et le modèle « illibéral » qu’il prône doit être vraiment tentant pour lui. Tourner le dos à l’Europe nous coûte énormément et nous n’avons pas fini d’en payer le prix.

« Sa gouvernance est toujours un acte de guerre »

Comme en Russie, les ONG sont dans le viseur du gouvernement. Est-ce dangereux, selon-vous ?

Le harcèlement de certaines ONG (notamment la fondation Ökotárs accusée d’être manipulée par la Norvège et ses subventions pour renforcer l’opposition au régime, dixit le gouvernement, ndlr) est un abus de pouvoir honteux. Tout d’abord, M. Orbán a affirmé dans son discours de Tusványos, en juillet dernier, que ces organisations étaient sous « influence étrangère ». Usant une rhétorique qu’il pourrait avoir empruntée à Poutine ou à M. Loukachenko (le président biélorusse, ndlr). Puis sont venues les perquisitions dans les bureaux et des accusations farfelues qui n’ont pu être prouvées. Finalement, une décision de justice a statué que ces procédures policières étaient illégales. Dans quel pays vit-on ?

Un pays où le Premier ministre ne conçoit pas qu’il existe une résistance, même pacifique ?

M. Orbán semble très mal tolérer la moindre source de financement indépendante de ses cercles ou la moindre forme d’autonomie en Hongrie. De plus, sa gouvernance est toujours un acte de guerre. Il a besoin d’ennemis plus que tout. Le vocabulaire martial dont il use aisément donne des munitions à ses serviteurs les plus loyaux pour contourner les difficultés concrètes de la Hongrie. Nous avons été en « guerre » contre Bruxelles, les banques, les « agents étrangers », l’endettement public, la croissance atone et la liste est encore longue. L’opinion publique s’en rend compte : le gouvernement ne peut pas fermer les yeux sur les vrais problèmes – pauvreté, migration massive vers l’Ouest – pour toujours.

« Un déficit de transparence flagrant autour du TAFTA »

Péter Szijjártó, ministre des Affaires Etrangères, accepte un traité de libre-échange transatlantique négocié. Viktor Orbán le refuse au nom de la « souveraineté nationale ». Vous ?

Clarifions les choses en premier lieu. Sur ce sujet, M. Orbán manie un double-discours. Que prévoit ce traité ? Réduire les barrières douanières afin de faciliter le commerce international de marchandises et de denrées alimentaires. Mais derrière les intentions de façade, émerge un favoritisme à l’égard des USA et des « grands » pays d’Europe, France et Allemagne en tête. Les pro-TAFTA, y compris à Budapest, affirment que le signer nous apportera des points de croissance. Mais pensent-ils seulement aux conséquences sur l’agriculture hongroise ? Si le traité passe, les américains inonderont le marché avec leur poulet au chlore à prix cassé et les producteurs locaux n’auront plus qu’à changer de métier. Il y a un déficit de transparence flagrant autour du TAFTA. D’où notre opposition ferme et résolue.

La corruption est l’un des chevaux de bataille du LMP. L’affaire András Horváth (ex-inspecteur des finances à la NÁV licencié en novembre 2013 après avoir révélé un système de fraude à la TVA estimé à près de 3 milliards d’€ au sein de son administration) en est-elle l’archétype ?

Le dossier NÁV avait tous les attributs d’un scandale dès le premier jour. Quand András Horváth a organisé sa conférence de presse et brisé le mur du secret, le LMP a demandé sur-le-champ qu’un comité d’enquête soit diligenté au Parlement. Nous n’avons cessé de le faire et nous continuons de nous battre pour. Les agissements du Fidesz et de cette administration depuis le début, à savoir minimiser et dénigrer ces révélations, ont d’autant plus renforcé le soupçon sur le fin mot de l’histoire. Certaines firmes sont « plus égales que les autres » dès lors qu’il s’agit de s’acquitter de leurs taxes.

Allons plus loin : la Hongrie est-elle un « Etat-mafia » ?

Plusieurs personnalités aux responsabilités et gravitant autour d’elles privilégient leurs intérêts privés au détriment du bien commun. Le système Orbán pourrait être décrit comme un néo-féodalisme capitaliste avec un leader incontesté au sommet, une douzaine d’oligarques fidèles et une chaîne de commandement s’étendant jusqu’aux aspects basiques de la vie quotidienne. Chaque « serviteur civil » doit une obéissance inconditionnelle au maître. Tout individualisme ou zèle légaliste à l’encontre d’un puissant adoubé par le Fidesz est une trahison, traitée et jugée comme telle. Seule la loyauté prime. Conséquence : le niveau de gouvernance en pâtit. La corruption vole le futur de millions de Hongrois.

Revenons à Paks. Dans ce dossier aussi, tout n’est que magouilles d’après vous ?

Signer un contrat de 11 milliards d’euros en douce avec Moscou, classé secret pour 30 ans, l’illustre. Mais n’oublions pas que le MSZP, qui ne s’est pas privé de critiquer ce voyage officieux, a lui-même été à l’origine du projet en 2009 en faisant ratifier la construction d’une nouvelle tranche. Quant au Jobbik, son tropisme pro-russe suffit à identifier sa position. Les débats parlementaires, bridés au possible, étaient dignes des années 60-70. J’ai saisi la justice pour obtenir des documents susceptibles de répondre à mes questions. Comment s’organise le projet ? Pourquoi en a-t-on besoin ? D’où sortent ces 13 % de rabais sur le prix de l’énergie ? Quel impact environnemental ? Mes doutes persistent.

L’écologie est donc loin d’être une priorité du gouvernement Orbán, si l’on vous suit…

S’allier avec Poutine sur Paks consolide notre dépendance déjà extrêmement importante à la Russie en ce qui concerne l’uranium et le gaz. Jusqu’en 2007, des permissions avaient été validées autour de l’édification de parcs éoliens. Depuis cette date, plus aucune turbine à vent n’est autorisée. C’est un fait : le pouvoir préfère taxer lourdement les panneaux solaires, nationaliser les fournisseurs d’énergie comme MVM et E.On pour les domestiquer et supprimer des postes plutôt que d’investir dans la transition écologique et d’encourager, même fiscalement, le recours aux sources renouvelables.

La « super-majorité » parlementaire est morte, mais le Premier ministre semble s’en moquer…

Dans un sens, il peut se le permettre. La réforme de la Constitution a été entérinée et toutes les lois qu’il jugeait indispensables ont été validées sans forcer. Attention tout de même : de nombreuses propositions doivent encore être approuvées par ces fameux 2/3 et, dans ces cas-là, il suffit qu’un seul député de la majorité manque à l’appel face à une opposition au complet pour que celles-ci soient rejetées. Nous pouvons jouer sur ce tableau. M. Orbán devrait être prudent : la popularité du parti a sensiblement chuté dans les sondages depuis l’automne. Ses troupes sont dans le creux de la vague.

Viktor Orbán a écrasé Attila Mesterházy en 2014. Qui pour lui barrer la route en 2018 ?

Il est trop tôt pour se prononcer, mais, bien entendu, nous souhaiterions qu’un représentant du LMP figure parmi les options potentielles dans l’opposition. Le bipartisme en vigueur depuis 25 ans n’a été qu’une succession d’échecs et de maladresses ayant aggravé la situation de la Hongrie. Nous nous déplaçons régulièrement en province pour transmettre ce message. Nous allons à la rencontre de la population et prenons le pouls des électeurs afin de saisir leurs inquiétudes. Une législative partielle cruciale nous attend à Tapolca le 12 avril. Notre tête de liste sera Barbara Sallee (maire d’Hegymagas), femme brillante et capable de réunir les sceptico-progressistes. C’est notre priorité.


 

Propos recueillis par Joël Le Pavous, journaliste indépendant et auteur du blog Mi Ujsag.