L’Affaire Népszabadság

Une partie des lecteurs débattent sur Internet de quel journal était le Népszabadság. J’ai lu aussi dans un commentaire, que «népszabadság» («liberté du peuple») était un mot bolchévique, une vue de l’esprit un peu artificielle qui remonte pourtant à 1848. Petőfi, mais aussi Mihály Táncsics l’utilisaient.

Tribune publiée le 9 octobre 2016 dans Kettős Mérce. Traduit du hongrois par Ludovic Lepeltier-Kutasi.

Peu importe. La plupart d’entre eux écrivent que le Népszabadság n’est plus un journal de gauche depuis des dizaines d’années. C’est vrai (tout comme c’est vrai que l’opposition «de gauche» n’est pas de gauche. C’est vrai. Dans le langage journalistique actuel, est de gauche celui qui s’oppose à Orbán. Bref, ce sont là des enfantillages). Tout ça n’a pas grand chose à voir avec le problème auquel nous sommes confrontés. Le préjudice ne concerne pas uniquement les médias de gauche ou les revues culturelles, mais atteint plus largement tous les espaces où l’on sent encore un peu de vivacité.

«Le cœur du problème, c’est que la droite au pouvoir détricote méthodiquement toute institution indépendante»

Le cœur du problème, c’est que la droite au pouvoir détricote méthodiquement – ou laisse détruire – toute institution indépendante. Et elle met à mal le petit souffle d’optimisme qui est né avec ou en même temps que la chute du communisme, et qu’elle avait jusqu’à présent épargné.

Ici il ne s’agit pas vraiment de la question démocratique. La démocratie, ça implique – et tout le monde l’aura oublié ou passé sous silence dans un quart de siècle -, que l’on se demande si la part relative des «basses franges des classes populaires» augmente au sein de la société, si celles-ci arrivent à se sortir d’une situation économiquement et politiquement dépendante, si leur bien-être progresse, si leurs niveau et condition de vie s’améliorent, si leur santé va mieux, si elles parviennent à ne pas être méprisées, si elles profitent des bienfaits de l’ascension sociale, si elles sont plus cultivées qu’avant, si les plus riches, les plus puissants, les mieux informés sont capables de reconnaître chez elles leurs aspirations et leurs envies, si elles peuvent prendre leur part dans la conduite des affaires publiques, si elles ont leur propre vision de la politique et du monde. Et si à toutes ces questions (et à plein d’autres interrogations similaires), la réponse est oui, alors on pourra seulement commencer à discuter de démocratie.

La liberté de la presse n’est pas une question de démocratie, mais une question liée aux conditions préalables à la démocratie. Dans la presse écrite et les autres médias, ce n’est pas le peuple qui débat, pas plus d’ailleurs que dans les médias interactifs ou participatifs, ni même vraiment dans la blogosphère autonome. Ce n’est pas le peuple, mais les journalistes, les chroniqueurs, les militants, les gens qui consacrent leur temps à ça, les excentriques qui ont le temps pour ça, qui partagent leur point de vue sur leur propre style de vie, ainsi que sur les singularités et les préjugés qui en découlent. La plupart des médias ne sont que des entreprises commerciales qui mettent à mal le bien commun.

La presse qui vit dans un environnement favorable à la liberté des médias – si l’on prend la peine de retenir ici l’approche libérale – ne fait que semblant de participer à la vie de la cité. La vie de la cité devrait trouver à s’épanouir auprès de tous nos concitoyen (de la majorité laïque du moins). Mais ce que l’on a ici, ce n’est pas la vie de la cité, ça n’est vraiment pas la vie démocratique de la cité. C’est dans le meilleur des cas une imitation un peu théâtrale de la vie de la cité, ou bien seulement une sorte d’aperçu incomplet. Mais au moins, elle donne du corps à cette idée abstraite selon laquelle il existe une infinie diversité d’opinions et d’interprétations.

Parmi celles-ci – peu importe si elles sont partielles ou éloignées des aspirations et des intérêts du peuple – il y a cette idée que l’autorité et la violence ne peuvent pas dicter leur loi.

C’est la condition minimale (au moins minimale ; le minimum ça reste peu) et essentielle pour jeter les bases de la souveraineté et de la liberté du peuple.

«La vie de la cité exige que l’État soit le garant de l’intérêt général»

La vie de la cité d’inspiration démocratique ainsi que la morale publique (même si dans le contexte actuel, il s’agit d’une utopie au niveau mondial, mais ça n’est pas grave) exigent que l’État soit le garant de l’intérêt général, non pas de l’intérêt individuel, et encore moins de l’intérêt spécifique d’une poignée de gens. L’intérêt du peuple (c’est-à-dire de tout le monde, sauf des riches et des puissants, en définitive de la grande majorité des gens) est plus proche de l’intérêt général que l’addition des intérêts particuliers de quelques groupes privilégiés. Dans leur compétition, les professionnels d’une vie pas vraiment authentiquement publique ne défendent du coup pas uniquement les intérêts d’un seul groupe privilégié, mais de plusieurs, et parfois ceux des groupes «en difficulté». Ça arrive.

Si ça aussi ça disparaît, alors la discussion, le développement, l’élaboration et la défense des objectifs démocratiques – pardon, en tout cas le combat permanent en leur faveur – ne seront plus possibles. Encore moins que jusqu’à présent. C’est pourquoi il faut que les gens de gauche défendent la liberté de la presse, qui est soit la liberté de tous (tous les types de médias, toutes les tendances politiques), soit celle de personne (c’est la liberté des tyrans).

Il ne fait aucun doute que ceux qui sont responsables de la suppression du Népszabadság sont de mauvaise foi. Même si ce journal – le meilleur quotidien de langue hongroise – n’était pas vraiment parfait, n’étant moi-même pas d’accord avec son orientation politique dominante (au-delà du fait qu’il ait galamment publié de temps en temps mes écrits, lesquels heurtaient souvent la vision du monde et le goût de la rédaction). C’est vraiment dommageable, et ce serait tout autant dommageable s’il s’agissait de Magyar Hírlap [proche du Fidesz] ou de kuruc.infó [proche du Jobbik]. Je regrette vraiment que lors de la manifestation de samedi soir, certains aient brûlé un exemplaire de Magyar Idők [proche du Fidesz]. Les démocrates n’ont pas à brûler des journaux et des livres. Pas parce que nos adversaires politiques ne seraient pas nos adversaires, mais parce qu’une des conditions de la démocratie c’est aussi la liberté d’expression de l’opposition démocratique. C’est un lieu commun, mais un lieu commun juste et vrai.

Ce n’est pas la liberté des partisans de la suppression des journaux avec lesquels ils ne sont pas d’accord qu’il faut limiter. Il faut plutôt lutter pour que les conditions préalables à la liberté, la souveraineté et la grandeur du peuple soient remplies, dont parmi les préconditions (les conditions préalables aux conditions préalables) figurent le débat médiatique libre et la pluralité des institutions de la vie publique. Bien sûr, la vie publique institutionnelle, c’est celle de la bourgeoisie. Dans la société bourgeoise – telle qu’on la trouve dans la Hongrie d’Orbán, comprenez bien, pas la bourgeoisie sophistiquée de Thomas Mann, Proust et Márai, mais bien la bourgeoisie possédante et capitaliste – ça reste inévitable, d’autant plus lorsqu’il n’y a pas (et il n’y a pas) de mouvements de classes qui lui font face.

«La suppression du Népszabadság est une crapulerie»

Ainsi, la suppression du Népszabadság – ou en tout cas sa mise à mal, si la droite décide de reculer face à l’indignation collective – est une crapulerie, même si, comme je l’ai dit au début de mon allocution lors de la manifestation, je ne me fais pas vraiment d’illusions sur la presse bourgeoise et libérale. Je ne m’en fais pas plus lorsque nous écrivons dans ses colonnes, bien que cela puisse avoir une influence (qu’on le veuille ou non) sur notre propre style politique. L’homme de gauche plébéien et démocrate qui ne s’oppose pas à la suppression du Népszabadság, à la limitation de la liberté de la presse, à la réduction de la liberté académique, à l’effilochage de la liberté de création, et toutes choses de cet ordre, est un sot qui court à sa propre perte.

G. M. Tamás