1972 : le socialisme sauce magyare

« Messieurs, quand on n’a pas les moyens, on ne voyage pas ». Ce message qui me fut adressé par un réceptionniste hongrois était sans doute peu conforme à l’idée qu’un touriste occidental pouvait se faire du socialisme.

Je ne suis pas, tant s’en faut, un spécialiste de Karl Marx, encore moins de Lénine, mais il me semble qu’un des paradoxes du régime communiste est qu’il se vit imposé précisément là où on l’attendait le moins : la Russie paysanne et l’Europe de l’Est de tradition conservatrice et relativement peu industrialisée (Tchéquie et RDA mises à part). Mais bon, mon propos n’est pas ici d’analyser un mouvement qui aura fait couler et continue à faire couler des tonnes et des tonnes d’encre. Il s’agit plus modestement d’apporter un témoignage qui, je pense, illustrera ce constat.

1972 : je résidais à Budapest, invité par une maison d’édition (Corvina) en tant que rédacteur-correcteur dans sa section française (livres d’art, littérature). Simple expérience qui ne dura qu’un an, ne souhaitant pas à l’époque m’implanter en Hongrie.  Un séjour qui me valut la visite de mon frère et de son épouse.

Première expérience : souhaitant nous offrir un bon dîner dans une ambiance typique au son de la musique tzigane, nous nous rendîmes dans le quartier du Château (Várnegyed). Car à l’époque, on y trouvait encore des restaurants offrant une excellente cuisine à prix abordable, dans une ambiance romantique à souhait (caves éclairées à la bougie). Budapest n’était pas encore envahie par le tourisme et les restaurants du quartier n’étaient pas ces coupe-gorges attrape-touristes qu’ils sont souvent devenus aujourd’hui. Je parle de la colline du Château – un peu le Montmarte local – et non du reste de la ville (Pest) qui foisonne aujourd’hui d’excellentes adresses très abordables. « Ambiance romantique » : dans toute la ville, non seulement les restaurants, mais aussi les salons de thé, disposaient d’un petit ensemble tzigane (cymbalum, clarinette, contrebasse, violon) qui agrémentait les soirées et fins d’après-midi. On en trouvait même dans des buffets de gare (Keleti). Pratique aujourd’hui disparue, mis à part quelques hauts lieux du tourisme. A l’époque, on ne jouait pas pour le touriste (il y en avait bien peu), mais pour les clients hongrois qui, bien souvent, s’associaient aux musiciens pour entonner en chœur des chansons du cru  (« Vörös bórt ittam az este », « A véncigány », et non ces sempiternelles danses de Brahms, « Kalinka » ou valses viennoises qu’on nous fourgue aujourd’hui).

Bref, c’est donc dans une excellente humeur que nous débarquâmes là-haut. Et là, quelle ne fut pas notre stupeur ! Première adresse : nous nous vîmes littéralement jetés. La raison : nous n’avions pas de cravate. Deuxième adresse : idem, Troisième adresse: rebelote. Je n’invente pas (et  pourrais même encore citer les noms) ! Dépités, nous redescendîmes en ville (côté Pest) pour nous réfugier dans un troquet plus modeste, certes, mais plus accueillant

Seconde expérience. Effectuant un circuit à travers la Grande Plaine hongroise[1], nous nous retrouvâmes le soir dans la petite bourgade de Szolnok pour y chercher une chambre dans le seul et unique hôtel de la ville. M’étant enquis (en hongrois) du prix des chambres, j’en fis part à frère qui me dit le trouver trop cher. Là-dessus, le réceptionniste nous lança d’un ton méprisant dans un  français impeccable : « Messieurs, quand on n’a pas les moyens, on ne voyage pas ». Bref, peu conforme à l’idée qu’un touriste occidental pouvait se faire du socialisme.

Un propos que, pour être juste, je me dois ici de nuancer. Car, si, certes, de telles expériences n’étaient  pas si rares, force est de reconnaître que régnait alors dans la société un certaine convivialité « bon enfant » aujourd’hui en partie disparue ou du moins estompée. Avec notamment un usage systématique du tutoiement. Le téléphone étant pratiquement inconnu dans les foyers, il n’était pas rare de voir débarquer à l’impromptu un voisin (parfois en pyjama) monté vous annoncer une nouvelle ou vous demander un petit service. J’avoue pour ma part en garder un bon souvenir et y repense souvent non sans une petite pointe de nostalgie.

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

  • [1] périple au cours duquel il nous arriva une bien curieuse surprise. En plein milieu de la Grande Plaine, nous nous trouvâmes brusquement bloqués à deux voitures par un immense troupeau d’oies – plusieurs centaines -qui venaient d’envahir la chaussée. Peu rassurés, je l’avoue, nous dûmes attendre un bon quart d’heure avant que ces charmantes (et bruyantes) damoiselles daignassent enfin nous céder le passage.
Pierre Waline