1966, les charmes discrets de l’Orient express

Curieusement, c’est à Paris, non pas aux Langues’O, mais dans un train en quai à la Gare de l’Est que je reçus lors de l’été 1966 ma première leçon de hongrois.

Je ne me souviens plus de la date, mais de l’heure: 20 heures. Je prenais l’Orient express pour me rendre en Hongrie où m’avaient invité des amis reçus l’année précédente en France. Le trajet durait alors vingt-quatre heures.

L’Orient Express… Rien à voir, à l’époque avec ces luxueux paquebots roulants qui bercent aujourd’hui nos touristes en mal de nostalgie entre Paris et Venise. Non, il s’agissait alors du véritable Orient express, le vrai, qui reliait chaque jour Paris à Budapest, voire à Bucarest deux fois par semaine. Ayant considérablement perdu de son prestige d’avant-guerre, je qualifierais plutôt le train version années soixante de charrette aussi lente que crasseuse, du moins tel que je l’ai connu (*).

A ma grande surprise, le train était bondé. Tout simplement parce que, dix ans après le soulèvement de 56, une amnistie – partielle – avait été décrétée. Beaucoup de Hongrois réfugiés ou fils de réfugiés se précipitèrent donc pour revoir pays et famille. (Une amnistie tout de même limitée, dans la mesure où beaucoup, grande noblesse ou opposants notoires, en étaient bien sûr exclus). C’est ainsi que, dès la gare de l’Est, j’eus le plaisir d’être briefé par une bien charmante voyageuse qui m’expliqua la langue, m’initia aux formules de base et me donna aussi quelques tuyaux. Mon premier «cours de hongrois» se tint donc en gare de l’Est dans un compartiment de l’Orient Express.

Une «charrette»…  Je n’exagère pas (trop): le train s’arrêtait en gare d’Epernay, je crois ! Et en Autriche à Sankt Pölten, modeste bourgade de province, où montaient les paysans allant faire leur marché… Pour ma part, passe encore: je n’avais «que» 1 500 km à parcourir. Mais pour ceux qui allaient jusqu’à Bucarest (deux fois par semaine), misère !

Autre expérience vécue quelques années plus tard avec notre fameux Orient express. Dans le sens Budapest-Paris, le train ne partait qu’avec deux ou tout au plus trois wagons de Budapest, le reste des wagons nous attendant en gare de Vienne pour être raccrochés au train. Ce qui, d’ailleurs, nous empêchait de voyager en couchettes, celles-ci n’étant pas disponibles au départ de Budapest. Comme on l’imagine, les convois étaient régulièrement stoppés en rase campagne à la frontière hongroise pour un contrôle minutieux des voyageurs et inspection des compartiments. Or, cette fois-ci, il s’avéra que l’attente se prolongea, pour durer au moins deux bonnes heures (suite probablement à un incident). Arrivés en gare de Vienne: plus d’Orient express. Pour ne pas retarder outre mesure l’horaire officiel, le train était parti sans nous. Nous nous retrouvâmes donc à deux wagons déchus de notre glorieux titre. A partir de là, ce fut l’enfer. Rattachés en route à différents trains locaux pour avancer par petits sauts, je me retrouvai en fin de parcours en gare de Strasbourg le lendemain matin à 9 heures… Pour attraper le premier train sur Paris, on l’image, peu attrayant (sale, fatigué), me faisant tout  petit  au milieu d’hommes affaires tirés à quatre épingles, loin d’imaginer mon aventure (qu’ils n’auraient d’ailleurs pas crue).

*C’est en 1883 que fut créée la ligne qui reliait alors Paris à Istanbul en passant par Vienne. Et c’est en 1920 que les wagons furent décorés. Après la 2de guerre, le train perdit ses wagons prestigieux. Il fut définitivement supprimé en 1977. Il est aujourd’hui remplacé par des variantes touristiques aux noms divers, principalement le Simplon-Venise-Orient Express. Depuis sa suppression, plus aucun train ne relie directement Paris à Budapest.

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Pierre Waline