Dix mots hongrois lourds de sens

Des mondes peuvent êtres cachés dans un mot. Dans son « Dictionnaire abrégé des faits et des croyances, des mythes et des coutumes », le romancier hongrois István Bart a eu l’ambition d’expliquer aux étrangers en visite en Hongrie les sens cachés d’un geste, d’une mélodie, d’un nom, d’une attitude. Bref, d’expliquer et de raconter la Hongrie et ses habitants, au moyen d’un petit lexique.

istvan bartQuiconque aime la Hongrie et entreprend le vaste projet de  comprendre les Hongrois devrait se jeter sur ce petit ouvrage paru aux éditions Corvina en 2008.

Voici dix mots choisis de façon parfaitement arbitraire parmi les centaines d’entrées que compte le dictionnaire, juste pour donner envie d’en savoir davantage. Certains sont lourds de sens, comme le titre l’annonce, d’autres sont plus légers et anecdotiques.

Disznóölés – « Le mot évoque des images de petits matins pourpres et de cours de ferme couvertes de neige immaculée, d’un agréable sentiment d’anticipation, de plaisanteries enjouées, d’odeurs et de goûts alléchants et d’un petit coup d’eau-de-vie ». Il s’agit bien entendu de l’équarrissage du cochon.

Honfoglalás – C’est la conquête de la patrie nommée aussi « l’entrée des Magyars ». Une invasion du bassin des Carpates en 896 possible grâce à « une manœuvre militaire soigneusement préparée et un chef d’œuvre de logistique », par laquelle tout un peuple arrivé de la mer d’Azov a pris possession de ces terres. Dans la culture hongroise, explique Bart, cette poussée vers l’Ouest est un mythe fondateur aussi important pour les Hongrois que la conquête de l’Ouest pour les Américains. « Nous sommes venus de loin, nous avons occupé un nouveau pays pour construire une nouvelle nation ».

Lacikonyha – La cuisine de Laci (László). Lors des foires et des festivals, c’est la gargote où l’on vient se repaître de lacipecsenye, le rôti de Laci, et s’abreuver de bière bien fraîche. Sur la même page du dictionnaire, dans un registre très éloigné, on trouve l’entrée Labanc, qui s’oppose au Kuruc. Qu’est-ce donc ? Mystère…, allez donc à Kuvasz.

Proligyerek – Quel honneur d’être un « enfant prolétaire » pour l’idéologie marxiste ! Aujourd’hui le terme a perdu de sa splendeur passée et désigne les « jeunes vivant en banlieue qui n’ont pas de travail et traînent sans but toute la journée ».

Délibab – C’est le mirage que l’on peut parfois apercevoir les jours de grande canicule dans la plaine steppique de Horthobágy, à l’est du pays, et dans le Kunság, dans le centre. Ce phénomène apparaît dans la poésie romantique sous la forme d’une église à l’envers, son clocher touchant le sol. « Il reste la métaphore de la rêverie et de l’illusion, de toute évidence deux défauts du caractère hongrois ».

Halápenz – Les dessous de table, les petits cadeaux, le pourboire, l’argent de gratitude…, donnée au médecin ou au personnel médical pour espérer subir un traitement privilégié et compenser l’indigence de leurs salaires. Ce système est en vigueur depuis des décennies.

Huszár – La figue du hussard est connue en France aussi mais ne revêt pas la même importance qu’en Hongrie. « C’est un mot d’origine hongroise, preuve que les méthodes de combat de la cavalerie légère, adoptées si rapidement en Europe, étaient d’origine hongroise ».

Kohn bácsi – L’oncle Cohen est le personnage principal des blagues juives qui réussit à s’extirper de tous les mauvais coups du sort et « avec son esprit vif et ses remarques intelligentes, démasque l’hypocrisie du monde qui l’entoure ».

Kereszténység védőbástyája – Le bastion défenseur de la Chrétienté. Cette notion est « profondément enracinée dans la conscience nationale hongroise » et lui fait dire que ce rôle ingrat de zone tampon est la cause principale des malheurs du pays et l’origine de ses désavantages historiques.

Kuvasz – Ce grand chien à poils blanc accompagne les vachers de la grande plaine, dans la Puszta. Cette race a été amenée par les Conquérants des steppes du nord du Caucase, les Honfoglalók. Sur la même page du dictionnaire, on trouve d’autres mots savoureux comme le Kuruc qui est l’anti-Habsbourg et par extension aujourd’hui anti-occidental et Kurva, la putain, la prostituée. « La langue hongroise est particulièrement inventive lorsqu’on en vient aux jurons », précise István Bart.

Référence : István Bar, La Hongrie et les Hongrois : Dictionnaire abrégé des faits et des croyances, des mythes et des coutumes, Budapest, Editions Corvina, 2008.