Il y a un an, à la gare internationale de Budapest…

Vous vous souvenez de cette nuit dantesque ? De cette nuit de septembre 2015 où les Hongrois finirent par lancer leurs vieux bus Ikarus chargés de clandestins à l’assaut de l’Autriche ?

La Hongrie venait d’affronter son pire ennemi, la Roumanie. Un frustrant 0-0 et la qualif’ pour le premier championnat d’Europe de foot depuis 1986 s’éloignait. Le match à peine terminé, la bagarre commençait déjà et ça sentait la lacrymogène aux abords du stade. Pas rassasiés, des hooligans s’approchaient de la gare de Keleti. Certains étaient même passé y faire un tour plus tôt dans l’après-midi, pour lancer des pétards et faire quelques doigts d’honneur aux familles en contrebas. Des jeunes Syriens (ou peut-être des Afghans ? Peu importe) s’étaient jetés sur eux pour les éloigner de leur famille, et les lâches avaient détallé dans les bottes des CRS. Mais la nuit tombée, les bières descendues et l’euphorie du stade changeaient la donne. Heureusement que les CRS les attendaient et ont pu les tenir à distance des enfants à qui des Budapestois bénévoles venaient de diffuser la séance du soir de Tom&Jerry. Une grosse canicule sévissait depuis des jours, mais maintenant il faisait vraiment frais. La ville était devenue un grand fracas de sirènes de police et d’ambulances, de bourrasques de vent, d’hélicoptères, de jeunes dans les rues, saouls comme un vendredi soir, le vendredi d’or à Budapest.

Depuis des jours, on manifestait sur le parvis de la gare pour pouvoir embarquer dans un train. C’était toujours le même cirque : un petit groupe se levait, faisait des tours dans le souterrain, un passage, deux, trois, quatre, jusqu’à ce que des centaines de personnes se retrouvent nez à nez avec les policiers qui protégeaient l’entrée de la gare. Ce n’était pas violent, les policiers étaient conciliants, jouaient l’apaisement, mais la colère était là et parfois il fallait un ancien ou même une jeune femme se mettre en travers du chemin de jeunes décidés à forcer le passage. « Syria! Syria! », criaient les Arabes ; « Afghanistan! Afghanistan! », rétorquaient les Asiatiques qui faisaient tout pour rester dans le coup face à ces réfugiés de première classe à qui Merkel semblait avoir promis le Graal. Puis tout le monde s’entendait pour scander ensemble des « Germany! ». Quelques caméras arrivaient à extraire un « Allah Akbhar! », mais il fallait vraiment être patient pour l’avoir. Et cela se prolongeait certains soirs en fête.

Diaporama – La gare de Budapest, un camp retranché de réfugiés

Les journaleux de la télé adoraient les enfants quand ils étaient en train de jouer ou de dessiner. Une nouvelle vie s’ouvrait à eux, à Hambourg, Düsseldorf ou ailleurs. Mais les vieux, ils avaient tout perdu et ils ne gagneraient plus rien. Ils n’étaient bons que pour des images de migrants…en train de migrer, en chaise roulante si possible. Quand l’odeur de la pisse descendait dans les souterrains, elle les couvrait de honte. Les Bangladais non plus ne voyaient jamais un micro s’approcher d’eux, ou seulement si un novice s’était trompé. « Vous êtes Syrien ? Ah…Mince…Même pas Afghan ? ».

« Moi, je ne suis pas syrien, alors… »

Plus de mille personnes s’étaient mis en route dans la journée, à pied, direction l’Autriche, direction l’Ouest. Un tour de force. Ils étaient encore bien plus nombreux à être restés sur le carreau à la gare, piégés dans un pays dont ils ne voulaient pas et qui ne voulait pas d’eux non plus de toute façon.

Quand, après une trentaine de kilomètres parcourus, ils ont vu débouler les bus, ils ont cru à un coup fourré, comme le jour d’avant où un train qui devait partir pour l’Autriche avait finalement dévié pour le centre de rétention de Bicske. Alors les frondeurs envoyèrent un premier bus en éclaireur jusqu’à la frontière pour s’assurer que cette fois, le gouvernement ne les menait pas en bateau, mais en bus, et jusqu’en Autriche. Les bus de Volan, réquisitionnés ! Les bus de la BKV, réquisitionnés ! Une centaine de vieux Ikarus accordéon lancés tambour battant sur l’autoroute M1 !

On chanterait des louanges aux sauveurs Autrichiens, mais ce n’était pas tout à fait aussi simple. A Budapest, une cellule de crise au milieu de la nuit avait décidé d’envoyer cent quatre bus et tant pis pour les Autrichiens qui – en coulisses – avaient envoyé leurs flics flanqués de collègues allemands pour s’assurer que les Hongrois ne leur joueraient pas de mauvais coup en laissant partir quelques trains, par inadvertance…

Et les Autrichiens arrachèrent les réfugiés des griffes des barbares hongrois

Le lendemain, l’opération recommençait : les réfugiés laissés sur les carreaux des souterrains de Keleti imitaient ceux du jour précédent et se mettaient aussi en route. La police leur ouvrait littéralement la route. Sur leur passage, une jeune blonde sur une affiche gouvernementale proclamait en hongrois : « Nous ne voulons pas de clandestins ! ». Une camionnette de l’organisation Migszol les suivait pour acheminer des vivres. Certains habitants donnaient des bouteilles d’eau ou à manger. Un volontaire se plaignait : « Le gouvernement allemand est irresponsable, la situation est devenue hors de contrôle ici, le gouvernement essaie d’improviser mais il ne sait pas quoi faire ». « On marchera jusqu’en Autriche ! », assuraient les marcheurs. Ils avaient pris leur destin en mains et fait plier les lois.

Corentin Léotard