Visages de la Lettonie : héros modernes

Durant la dernière décennie, la Lettonie a connu une vague d’émigration sans précédent. Plus de 200 000 Lettons – environ 10% de la population – ont quitté leur pays natal. Nous avons rencontré ceux qui sont restés : une génération de chamans urbains, d’entrepreneurs en technologie et de journalistes, qui reflètent les différents visages de la Lettonie d’aujourd’hui.

Cet article a été rédigé par Ance Šverna dans le cadre du projet Beyond91 sous la direction de Cafébabel Berlin et avec le soutien de Babel International, Advocate Europe et Allianz Kultustiftung.
L’entrepreneur en technologie et nomade numérique, Uldis Leiters est le fondateur d’Infogr.am. Ce service avant-gardiste de visualisation de données lancé en 2012 est utilisé par plus de 30 millions de gens chaque mois.

Les dinosaures ont joué un rôle majeur dans l’enfance d’Uldis Leiterts, avec comme point culminant, un voyage au Musée paléontologique de Moscou lorsqu’il avait 4 ans. « Rien n’a changé », dit-il après une visite récente. Mais même s’il n’utilise pas de téléphone portable, Uldis n’est pas vraiment un dinosaure. Le jeune entrepreneur de 31 ans a visité 30 pays cette année (et s’apprête d’ailleurs à repartir), avec sa vie dans une valise. Durant ses voyages, il a remarqué non sans ironie que « les endroits imparfaits qui souffrent du mauvais temps sont particulièrement propices à l’innovation ».

La description correspond parfaitement à Riga, la ville natale d’Uldis. Pour échapper à la grisaille de cet ancien port et carrefour commercial balte, Uldis lance avec des amis le Festival de Liberté Numérique (Digital Freedom Festival, DFF) en 2016. Imaginé comme un rendez-vous mondial pour célébrer la révolution digitale, le premier DFF qui s’est tenu à Riga a réuni des professionnels IT venus du monde entier. « C’est une chance pour les autochtones qui ont de l’ambition », explique Uldis, en présentant ses plans. « En Lettonie, Internet est presque 30 fois plus rapide qu’aux États-Unis (mais toujours moins qu’à Séoul et Tokyo). Il faut choisir : passer sa vie à regarder des TED Talks ou faire venir Mark Zuckerberg ici. »

« La Lettonie a besoin de 100 000 à 200 000 programmeurs de talents, d’ingénieurs et de scientifiques. Nous ne pouvons pas attendre 25 ans pendant qu’ils grandissent », explique Uldis, qui semble particulièrement concerné par la vitesse à laquelle la population de son pays natal diminue. Depuis 1991, la population lettone est passée de 2,66 millions à 1,98 millions – presque un quart. La plupart de ceux qui sont partis sont des migrants économiques, parmi lesquels 40% ne comptent pas revenir.

Avec son siège à Riga, Infogr.am emploie des gens de 15 pays différents. Uldis reconnaît que le chaos, le bruit et les opinions divergentes sont un moteur pour lui. « C’est lorsque je sais ce qu’il va se passer que j’ai peur. »

Inin Nini est une coach spirituelle, une chamane et une conteuse. En tant que doyenne de sa communauté – la tribu Moonlight (clair de lune) – elle pratique des danses rituelles dans les forêts lettones, les manoirs et les banlieues.

A 35 ans, Inin aime toujours jouer dans la forêt près de chez elle. Elle se souvient de son enfance comme d’une vie où les habits et les poupées étaient les mêmes pour toutes les petites filles, à l’image de leurs oncles et tantes, qui se ressemblaient tous. « Les gens du bloc de l’Est sont unis par une tristesse et une honte commune, celle d’avoir passé leur temps dans la prison du système soviétique, sans réelles chaussures ou véritable Coca-Cola. » Aujourd’hui, des perles scintillent sur la robe sombre d’Inin, qu’elle porte sans occasion particulière. « Ce sont mes habits de tous les jours », explique-t-elle. Inin est convaincue que sa pauvreté a renforcé sa créativité. « Je suis encore en mode rebelle : les dix premières années de ma vie ont coïncidé avec la fin de l’Union soviétique. Rompre le système pour mieux respirer la liberté ! »

La Lettonie est devenue officiellement (et véritablement) libre en 1991. Pour autant, cela n’a pas résolu les problèmes au sein de la nation ou du peuple. Au début, Inin tenait un blog sur l’intimité, et tentait de trouver un mot plus attrayant pour parler de cet élément fondamentalement humain qu’est le vagin. Puis, elle a quitté son boulot dans la publicité pour voyager en Amérique du Sud et faire l’expérience du chamanisme.

À son retour, elle a changé son nom en Inin Nini. « Chaman, sorcière, interprète de rêve, prêtre, psychothérapeute – autant de noms pour désigner des gens qui rappellent aux autres l’existence du corps, de l’esprit et de l’âme. Ils sont tous importants », explique Inin. Sa mission est d’éveiller chez les gens le savoir qu’ils prétendent avoir oublié.

Inin apprécie à sa juste valeur la relation à la nature, qui est l’une des composantes essentielles de l’identité lettone : qu’il s’agisse des célébrations nationales des solstices ou de la connexion avec l’abondance de la nature – les champignons, les feuilles de thé, les pommes de terre. « Nous savons faire quelque chose à partir de rien », ajoute-t-elle.

Un quart (25,6%) de la population lettone est d’origine russe, une forte proportion qui est parfois perçue comme une menace, au regard des récents événements en Ukraine. Inin n’a pas de lien véritable avec le peuple russe, mais sa conception des relations entre Lettons et Russes est plus que bienveillante : « Nous pouvons choisir d’être en compétition, d’avoir peur ou de nous battre contre leur appétit de pouvoir. Ou bien nous pouvons établir une limite et prier pour leurs âmes. Ce serait tellement beau que nos prières aident les Russes à se mettre debout. Ce serait une bonne chose pour le monde entier ».

Andrejs Strokins est un photographe internationalement récompensé. 

Lorsqu’Andrejs, né à Riga de parents polonais et russes, a dû intégrer une école lettone, ses camarades de classe ne l’ont pas vraiment accueilli à bras ouverts. « Ils m’appelaient ‘Ruskie’ (Le russe, ndt) » se souvient Andrejs, 32 ans. « Je devais me défendre : j’ai craché au visage de l’un des types, qui est plus tard devenu mon meilleur ami. » Aujourd’hui, il parle couramment letton et habite le centre de Riga, même s’il reconnaît avoir déjà songé à partir : « Je n’en ai simplement pas eu le courage ».

Andrejs est convaincu que ses parents préféreraient oublier l’époque soviétique plutôt que d’en parler : « C’est le cas de beaucoup de gens », ajoute-t-il. Pourtant, pour Andrejs, qui travaille en tant que photographe de presse, l’histoire est essentielle. Il fait collection d’albums de photographie amateur de l’Union soviétique, qui sont emplis d’images de la vie quotidienne plutôt que de grands moments historiques. « J’essaie de trouver plus d’informations sur cette période douloureuse, mais c’est plutôt galère », raconte Andrejs. Lui qui sait combien il est facile de manipuler des photos se montre sceptique à propos de l’histoire qu’on lui a enseignée.

« De nos jours, de nombreux russophones en Lettonie regardent le journal télévisé russe et en absorbent l’information. Dès que l’on commence à aborder les problèmes politiques, ça devient conflictuel », explique-t-il. Il y a quelques temps, son père a eu l’idée de convertir leur nom de famille russe en letton, pensant que cela pourrait mettre fin aux souvenirs douloureux, liés au passé russe de la famille. Finalement, il a changé d’avis. Andrejs, qui se considère davantage polonais que russe, n’a jamais eu de problème avec son nom.

Agnese Kleina est une journaliste visuelle et éditrice du bookazine bilingue Benji Knewman.

Quand elle était jeune, Agnese, 34 ans, était bonne en gym et en expression écrite, mais considérait l’écriture comme une « affaire 100% locale ». Ses amis ont surnommé son appartement à Riga « Le Musée », car Agnese raffole du design. Ce qui l’intéresse particulièrement sont les intérieurs post-modernes qui ne sont plus à la mode depuis les dernières années de l’URSS. « J’ai vécu cette époque, et j’ai eu envie d’en parler au monde », dit-elle.

Le résultat se nomme Benji Knewman. Le magazine, dont le slogan est « Life that you can read » (La Vie qu’on lit, ndt) a été lancé en 2014. Chaque numéro se vend à environ 2 200 exemplaires, avec des histoires en letton, en anglais et parfois en russe. L’idée, précise-t-elle, est d’aider l’Est et l’Ouest à se rencontrer : « Comme un archéologue, je voudrais permettre à mes lecteurs de se projeter au-delà de l’émotion et du rétro, pour aller de l’avant », explique-t-elle.

Concernant la scène politique et sociale de la Lettonie moderne, Agnese est principalement préoccupée par les conséquences de l’occupation soviétique. De 1944 à 1991, la Lettonie faisait partie de l’URSS et se nommait la République socialiste soviétique de Lettonie. « Ces cinquante années sont un véritable fardeau. La jeunesse doit vivre avec des parents et des professeurs qui semblent continuer de traîner ce boulet derrière eux, au lieu de l’examiner de plus près, et de se regarder dans la glace. » Agnese est aussi obsédée par l’idée de créer un musée d’art moderne en Lettonie. Son but ? Dépoussiérer et exposer l’art créé durant les cinq décennies de domination soviétique.

Egils Grasmanis est le directeur de Brain Games (Jeux du cerveau, ndt) et le fondateur du mouvement I Want to Help Refugees (Je veux aider les réfugiés, ndt).

« Les jeux de société sont un excellent outil pour permettre aux gens de se rencontrer », explique Egils, 39 ans, l’homme qui a importé la culture des jeux de société en Lettonie. Avec sa société Brain Games, Egils, qui se voit comme un « Européen », édite et exporte des jeux adaptés à la trentaine de pays dans lesquels il les vend. En 2016, le jeu de famille Ice Cool a remporté le prix du meilleur jeu de société pour enfants au Royaume-Uni.

Egils confesse être fasciné par sa grand-mère, aujourd’hui âgée de 93 ans. « Elle a une véritable et profonde compréhension du monde. Ce qu’elle a vécu au sein des différents systèmes et en tant que réfugiée a profondément influencé sa manière de traiter les autres. » Durant la Seconde Guerre mondiale, plus de 200 000 Lettons ont quitté leur pays en tant que réfugiés. Ce souvenir transgénérationnel est la raison pour laquelle Egils a commencé à jouer à des jeux de société avec des demandeurs d’asile en Lettonie.

Selon les données du gouvernement, 364 et 328 demandeurs d’asile sont respectivement arrivés en Lettonie en 2014 et 2015 et représentent aujourd’hui 0,018% de la population totale. Cependant, selon un sondage des Nations unies en 2016, 55% des résidents lettons tendent à rejeter les réfugiés et à penser que leur niveau de vie baisserait s’ils les avaient pour voisins. En 2015, Egils a créé un groupe Facebook « I Want to Help Refugees » – aujourd’hui, c’est un mouvement à part entière qui tente de renverser la vapeur en Lettonie « pour que la majorité soit en faveur et non contre les réfugiés. »

Selon Egils, la véritable bombe à retardement est la fracture ethnique qui existe au sein de la Lettonie. « Les russophones sont blessés par la trahison de 1991,» explique-t-il. « Les politiciens avaient promis la citoyenneté lettone pour tous, mais ça n’est jamais arrivé. Les minorités se sentent marginalisées. La Russie paie leurs retraites, leurs allocations, et leur donne la citoyenneté, ils se sentent les bienvenus là-bas, mais pas ici. C’est tragique ! »

Egils pense que des excuses permettraient de consolider une société, aisément influençable. « Notre peuple a besoin d’un esprit critique,» juge-t-il. « La créativité et l’innovation sont ce pour quoi nous pourrions et aimerions être connus. »