« Viktor Orbán est plus paternaliste que populiste »

La directrice de l’institut d’analyse politique Méltanyosság nous livre le fond de sa pensée sur le Premier ministre hongrois. Pour elle, l’attitude de Viktor Orbán relève plus du paternalisme que du populisme stricto sensu, en se posant en protecteur des intérêts de la nation face aux agents extérieurs.

Propos recueillis par le journaliste indépendant en Hongrie Joël Le Pavous.

julia lakatosJean-Claude Juncker a salué Viktor Orbán d’un « Hello, dictator » en mai dernier. Est-ce justifié ?

Júlia Lakatos : Orbán n’est pas un dictateur. Cependant, la Hongrie est une démocratie libérale à fort caractère centralisateur, fondée sur un leadership fort. Le cœur du débat se concentre justement autour de cette panne de leadership observée depuis plusieurs années. Bruxelles délègue peu à peu ses pouvoirs et peine à affronter la crise. Viktor Orbán explique aux électeurs que tout part à vau-l’eau dans l’UE et que le contexte justifie amplement un retour en force des nations emmenées par des hommes à poigne.

La politique d’Orbán ne se construit-elle qu’en réaction à celle de ses prédécesseurs socialistes ?

Orbán et Gyurcsány se ressemblent en de nombreux points. Ils ont essayé de renverser la table dès leur arrivée aux affaires, ce qui allait à l’encontre de toute la pensée politique post-chute de l’URSS. Les élites se contentaient des élections libres et de la mise en place de l’économie de marché. La société civile est toujours balbutiante ici. Orbán et Gyurcsány veulent remuer, provoquer les gens. La grosse différence, c’est que Gyurcsány a été attaqué par son parti tandis qu’Orbán domine ses troupes.

La Fidesz semble soumise à son taulier. N’y-a-t-il aucune rivalité en vue ?

Viktor Orbán n’a pas toujours été le chef de son parti (il n’existait d’ailleurs aucun poste de président jusqu’en 93, ndlr). Il est devenu au fur et à mesure du temps la personne que l’opinion publique associe au visage de la Fidesz, où deux ailes cohabitent : une pro-européenne, une nationaliste. En vieux routier de la politique qui l’a façonné et a imprégné toute sa vie d’adulte, Orbán dépasse les clivages susceptibles d’émerger au sein de la majorité et crée adroitement le consensus autour de lui.

D’où le fait qu’il soit parfois jugé « populiste ». Est-ce exagéré ?

Son attitude relève plus du paternalisme que du populisme stricto sensu. Il ne multiplie pas les promesses à l’emporte-pièce dans le but d’accumuler les votes. Il se pose plutôt en protecteur, en garant des intérêts de la nation face aux agents extérieurs. Il recherche toujours un bouc-émissaire. En un sens, il suit le précepte socialiste stipulant que l’Etat doit défendre la population. Son « populisme » repose sur le besoin de sécurité et le fait d’incarner un rempart solide pour le combler.

Orbán mélange mélenchonisme anti-finance et colbertisme. Ou se situe-t-il économiquement ?

Son approche est la suivante : vous ne pouvez pas prendre au peuple. Il critique à dessein ceux qui sont considerés responsables de la crise financière, à savoir les banques, les prestataires de services ou les sociétés de crédit histoire de tenter de récupérer de l’argent ou il y en a. Tout en se plaçant en opposition par rapport au libéralisme débridé pratiqué par la gauche hongroise durant les années Gyurcsány et aux plans d’austérité qui s’en sont suivis, comme celui engagé par Gordon Bajnai.

Le Premier ministre évoque sans cesse les racines chrétiennes de la Hongrie. Manoeuvre ?

C’est surtout l’un des éléments rhétoriques-clé de la Fidesz avant d’être un sujet polémique. Se référer au Christianisme comme Orbán le fait lui permet d’attirer les pro-Jobbik dans son giron et de consolider sa base conservatrice. Ce virage religieux est aussi éphémère que segmentant. Il vise à caresser dans le sens du poil une certaine catégorie d’électeurs (dont les chrétiens-démocrates du KDNP, alliés du gouvernement, ndlr) et s’essoufflera dès que le thème migrants passera à la trappe.

Orbán est-il un roi de la com’ en plus d’être le patron du pays ?

Jetez donc un œil à ses posts sur Facebook ! Là, je joue au foot. Là, je suis avec ma fille. Les messages qu’il transmet sont destinés a montrer qu’il est un Monsieur Tout-le-monde par excellence. Il a un sens extrêmement puissant de la famille. Il adore le ballon rond. Il revendique fréquemment son côté campagnard. On le voit parfois en train de cuisiner. Il est en connexion quasi-quotidienne avec la population. Il brandit la proximité contre l’entre-soi reproché aux élites, notamment libérales.

« Les gars des champs ont terrassé les libéraux citadins. Le jeune étudiant de 1989 s’est métamorphosé en un animal idéologique redoutable et durable. »

Sarkozy voulait créer un événement par jour. Orbán reproduit-il cette stratégie ?

On était en droit de le penser au début du premier mandat (2010-2014). Lorsque la Fidesz a obtenu les deux-tiers au Parlement, Orbán était en permanence sur le front médiatique. Il entendait réformer en profondeur autant que possible puisqu’il ignorait combien de temps son parti allait gouverner. Désormais, il mobilise ses subalternes et les laisse se charger du sale boulot, des mauvaises nouvelles. L’exemple de Péter Szijjartó (chef de la diplomatie, ndlr) sur la crise des migrants est saisissant.

Le débat parlementaire et politique décline en Hongrie. La faute à Orbán ?

Pas nécessairement. Je situerais l’entame de cette tendance en 2006. Le duel Gyurcsány-Orbán et son pendant télévisé ont été les ultimes relents de professionnalisme. Des instituts comme le nôtre souhaiteraient d’ailleurs importer la formule américaine très encadrée et organisée afin de redonner un nouveau souffle aux échanges. Mais les politiciens refusent de débattre et les chaînes sont frileuses. Question d’audimat. Chacun écoute ce que dit son média et reste dans son coin. C’est dommage.

Peut-il se maintenir au sommet encore longtemps ?

Viktor Orbán n’a connu que la politique. Il a un quart de siècle de carrière derrière lui et une aura de patriarche. La Fidesz s’est imposée comme un parti populaire au sens propre, capitalisant sur la faiblesse chronique des formations de gauche dans les provinces rurales. Même le Jobbik essaie d’imiter cette tactique. Les gars des champs ont terrassé les libéraux citadins. Orbán a supplanté Fodor. Le jeune étudiant de 1989 s’est métamorphosé en un animal idéologique redoutable et durable.