La « trahison » de Smolensk alimente encore la guerre des droites polonaises (2/5)

La division de la société polonaise s’est accentuée à cause de l’accident de Smolensk. En 2010, l’avion qui transportait le président de la République Lech Kaczyński et de nombreux responsables politiques et officiers venus assister aux commémorations du massacre de Katyń s’écrasa en Russie et ne laissa aucun survivant.

Le frère du chef de l’Etat, Jarosław, n’a jamais reconnu le caractère accidentel de cette catastrophe, pourtant attesté par toutes les enquêtes menées jusqu’à aujourd’hui. Les explications « alternatives » de l’accident de Smolensk se placent à différents niveaux sur l’échelle des théories du complot. Dans le « meilleur » des cas, le gouvernement de la PO ne serait coupable que de négligences dans l’enquête, sacrifiant la recherche de la vérité à la réconciliation avec la Russie. Dans le pire scenario, il aurait activement collaboré avec le Kremlin dans l’organisation d’un attentat visant à éliminer un opposant politique.

Le mythe de la trahison de Smolensk a eu un effet mobilisateur sur l’électorat du PiS et a donné un nouveau souffle aux thèses des années 1990, qui dénonçaient les « pactes » passés entre les anciens communistes et les libéraux ainsi que l’infiltration de l’Etat polonais par des agents russes. Réunions mensuelles, magazines et clubs de discussion se sont multipliés dans tout le pays et ont permis d’occuper le terrain des idées comme celui des activités sociales.

La catastrophe de Smolensk a aussi enterré les chances de rassemblement de l’ancienne opposition démocratique au sein d’une grande coalition PO-PiS. Au clivage idéologique entre conservateurs et libéraux s’est ajouté un conflit personnel, car Jarosław Kaczyński tient Donald Tusk et son gouvernement pour responsables de la mort de son frère et désire à tout prix obtenir justice. Un groupe de travail parlementaire formé en octobre 2016 par des élus PiS envisage d’ailleurs d’appeler le président du Conseil européen à témoigner dans cette affaire.

PO : l’hubris du pouvoir

Du côté de la PO, en particulier lors du second mandat parlementaire (2011-2015), l’exécutif donne l’impression de se reposer sur ses lauriers. D’inspiration libérale, il se contente d’« assurer l’eau chaude dans le robinet » et ne propose pas de réforme importante, en dépit des difficultés du secteur énergétique et minier, des files d’attente dans les établissements publics de santé, de la démographie en berne, d’un marché du travail très dual et d’un déficit public chronique.

Face au PiS, le Premier ministre Donald Tusk pense avoir trouvé la martingale : n’entreprendre aucune action brusque. À ceux qui lui reprochent une approche excessivement gestionnaire et peu ambitieuse, il rétorque que « si quelqu’un a une vision, il devrait aller chez le médecin ». La certitude de ne pas pouvoir perdre contre l’épouvantail que représente le PiS semble confiner à l’arrogance. Malgré plusieurs scandales qui donnent l’image d’une « République des copains » aimant fréquenter les restaurants de luxe, le gouvernement ne réagit pas.

En 2015, le président Bronisław Komorowski ne fait presque pas campagne pour sa réélection, sûr de sa victoire prochaine face au total inconnu qu’est encore Andrzej Duda. Quelques mois avant le scrutin, l’emblématique rédacteur-en-chef de Gazeta Wyborcza Adam Michnik déclare même qu’« à moins de conduire en état d’ivresse et d’écraser sur un passage piéton une nonne handicapée et enceinte, Bronisław Komorowski sera certainement président »[1]TVP Info, « Michnik u Lisa o wyborach parlamentarnych: wybór między herbatą a denaturatem », 6 janvier 2015. Lien – consulté le 21 novembre 2016.. En mai, il est battu avec une différence d’environ 500 000 voix.

Andrzej Duda est officiellement investi en août, soit près de trois mois avant les élections parlementaires. Pendant cette période de cohabitation, il est discret et laisse son parti faire campagne. On remarque surtout son obstination à ne pas vouloir rencontrer le Premier ministre Ewa Kopacz. Son attente sera récompensée puisqu’en octobre, le PiS remporte la majorité absolue au Parlement, sans toutefois réunir suffisamment de sièges pour réviser tout seul la Constitution.

En termes de voix, le PiS a obtenu près d’un million et demi de bulletins de plus qu’en 2011. L’écart est encore plus impressionnant pour la PO, qui en a perdu deux millions. La gauche sort du Parlement. Fort de ce résultat, le PiS présente son gouvernement. Contrairement aux annonces de campagne, trois figures très controversées s’y trouvent. À la tête du ministère de la Défense nationale est placé Antoni Macierewicz, ancien opposant au communisme, ministre au début des années 1990 puis dans le gouvernement PiS de 2006 à 2007, prêcheur de la thèse de l’attentat de Smolensk, obsédé par les services secrets et les agents russes.

À la Justice revient Zbigniew Ziobro, qui s’était illustré en 2005-2007 à ce même poste en prenant également les fonctions de procureur général pour faire la chasse aux médecins et politiques réputés corrompus, dont Barbara Blida – elle préférera le suicide. Enfin, Mariusz Kamiński, pourtant condamné pour abus de pouvoir lorsqu’il dirigeait entre 2006 et 2006 le Bureau central anti-corruption, est gracié par le président Duda et devient coordinateur des services spéciaux pour le gouvernement.

En Pologne, une contre-révolution qui ne dit pas son nom (3/5)

1. TVP Info, « Michnik u Lisa o wyborach parlamentarnych: wybór między herbatą a denaturatem », 6 janvier 2015. Lien – consulté le 21 novembre 2016.
Eugène Chapelier