Sur les traces de la Hongrie d’Orbán, la démocratie souveraine à la polonaise (4/5)

Relevons que la rhétorique de la démocratie souveraine, qu’il serait tentant de rapprocher du modèle développé en Russie à partir des années 2000, trouve en Pologne des racines inattendues compte tenu du profil très anti-communiste du PiS.

La Constitution de 1952 de la République populaire de Pologne disposait en effet que « l’organe suprême des autorités de l’État est la Diète […]. En tant qu’expression suprême de la volonté du peuple travailleur des villes et des campagnes, elle donne corps aux droits souverains de la nation […], vote les lois et contrôle le fonctionnement des autres pouvoirs et de l’administration d’État » (art. 15).

À cette ressemblance formelle, il convient d’ajouter un autre parallèle relevant de la pratique du pouvoir. Les démocraties populaires d’Europe de l’est se caractérisaient par une structure politique duale avec l’État d’un côté et de l’autre, le parti communiste qui détenait la réalité du pouvoir. C’est pourquoi, de cette époque, on se souvient davantage des premiers secrétaires des partis que des présidents ou des chefs de gouvernement.

Dans la Pologne actuelle, si le président de la République Andrzej Duda ou le Premier ministre Beata Szydło ne sauraient être qualifiés de parfaits inconnus, il est de notoriété publique que les décisions importantes ne sont pas prises au Palais présidentiel, au siège du gouvernement ni même au Parlement, mais rue Nowogrodzka où le PiS et son président Jarosław Kaczyński ont leur quartier général. Mme Szydło admet d’ailleurs ouvertement « reçu l’onction » de M. Kaczyński[1]TVN24, «  »Jesteśmy oboje pomazańcami Kaczyńskiego » », 29 septembre 2016. Lien – consulté le 21 novembre 2016..

Ce mode d’exercice du pouvoir avait été théorisé par le PiS dès 2011 dans son « Rapport sur l’état de la République » : « la condition des changements [est] la création d’un nouveau centre d’instructions politiques affranchi des actions de transaction. Il ne faut pas nécessairement identifier ce centre avec le gouvernement, le président ou un autre organe d’État. Il s’agit en fait d’un groupe de personnes qui, dans des conditions historiques données, prend en définitive les décisions les plus importantes dans l’État. »[2]Rada Polityczna Prawa i Sprawiedliwości, Raport o stanie Rzeczypospolitej, Varsovie, Biuro Prawa i Sprawiedliwości, 2016.

L’inspiration est ici double. Plus que le Comité central du Parti ouvrier unifié polonais, le point de référence est avant tout la Pologne de l’entre-deux-guerres, cette IIe République idéalisée par les conservateurs d’aujourd’hui et incarnée par la figure tutélaire du maréchal Józef Piłsudski. Père de l’indépendance polonaise et longtemps socialiste, il a pris un virage autoritaire en 1925 et organisé un coup d’État pour mettre fin aux excès présumés du parlementarisme. Le maréchal a toutefois décliné la présidence de la République, préférant gouverner des coulisses à l’aide de son parti, le « Bloc non-partisan de coopération avec le gouvernement » (BBWR).

Outre l’état de la société polonaise décrit plus haut, il est difficile de saisir le comportement des autorités polonaises sans le relier à leur culture politique, leurs vécus et leurs modèles. Jarosław Kaczyński et bon nombre de ses proches collaborateurs – un groupe surnommé « l’ordre monastique » – ont grandi dans des familles très patriotiques et ont passé une grande partie de leur vie dans l’opposition au communisme, tantôt clandestine, tantôt ouverte. Ils ont peu voyagé et connaissent mal les cultures étrangères, à la différence de la branche « libérale » de l’opposition démocratique, accusée pour cette raison de cosmopolitisme et de manque de patriotisme.

La référence de l’entre-deux-guerres

Au fond, le noyau dur du PiS continue de voir le monde comme avant la Deuxième Guerre mondiale, sans la mondialisation, l’intégration européenne, le développement des droits de l’Homme et l’émergence de grandes puissances extra-européennes. La Pologne des années 1918-1939 se voyait comme une puissance européenne à l’égale de la France, de l’Allemagne ou du Royaume-Uni. Elle disposait de sa propre politique industrielle, prévoyait d’acquérir des colonies en Afrique et rêvait d’être un leader pour son voisinage.

Ce modèle se retrouve aujourd’hui dans les ambitions diplomatiques et économiques du PiS. L’accent mis sur la coopération au format de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie), voire des Trois mers (Visegrad + pays baltes et Autriche, Croatie, Slovénie, Bulgarie et Roumanie) s’inscrit dans la filiation de l’idée de l’espace de l’Entre-mers (Międzymorze) formulée en son temps par Józef Piłsudski.

Le Plan pour un développement responsable du ministre de l’Economie et des Finances Mateusz Morawiecki, fils du fondateur de l’organisation clandestine anticommuniste « Solidarité combattante » – à la différence du syndicat Solidarité, cette branche combattante avait recours à la violence contre le régime – s’ouvre sur une citation du même maréchal Piłsudski : « La Pologne sera grande ou ne sera pas. »

Alors que le fringant ministre a été pendant huit ans à la tête de la banque BZ WBK, filiale du groupe espagnol Santander, il n’hésite pas à dénoncer la domination excessive du capital étranger en Pologne et appelle à une réindustrialisation du pays sous le contrôle d’entreprises nationales. Son ministère vise par exemple la mise en circulation d’ici dix ans d’un million de véhicules électriques, alors que la Pologne n’a plus de constructeur automobile domestique depuis le début des années 1990. C’est un consortium d’entreprises publiques du secteur énergétique, sans expérience de l’industrie automobile, qui est censé mettre au point la voiture électrique 100% polonaise.

La « repolonisation » de l’économie passe aussi par des mesures législatives qui ne sont pas sans rappeler l’expérience menée depuis 2010 en Hongrie par Viktor Orbán – aujourd’hui le principal, si ce n’est le seul véritable partenaire étranger de Jarosław Kaczyński. La Pologne a ainsi introduit en février 2016 une taxe sur les actifs des banques et des assureurs et prévoyait également de taxer la grande distribution, il est vrai contrôlée dans une large mesure par des groupes étrangers. Toutefois, l’intervention de la Commission européenne a bloqué la taxe sur le commerce de détail et pourrait bientôt remettre en question celle pesant sur le secteur financier.

La disproportion entre le niveau des ambitions du gouvernement et les contraintes juridiques et financières enserrant la Pologne fait qu’en pratique, la « repolonisation » s’apparente davantage à une renationalisation de l’économie. En dépit des convictions des ministres Beata Szydło et Mateusz Morawiecki, qui ne cessent de répéter que « le capital a une nationalité« , les entreprises privées polonaises se refusent à conditionner leurs décisions d’investissement aux injonctions du gouvernement, qui ne peut donc compter que sur les sociétés publiques – et le budget de l’État – pour mettre en œuvre son plan.

Après un an au pouvoir, le bilan contrasté du PiS en Pologne (5/5)

1. TVN24, «  »Jesteśmy oboje pomazańcami Kaczyńskiego » », 29 septembre 2016. Lien – consulté le 21 novembre 2016.
2. Rada Polityczna Prawa i Sprawiedliwości, Raport o stanie Rzeczypospolitej, Varsovie, Biuro Prawa i Sprawiedliwości, 2016.
Eugène Chapelier