Retour sur la comédie tragique de vendredi

« Nous avions l’intention de secouer l’opinion publique du pays avec une résistance « confrontative » mais pacifique contre le régime de M. Orbán. Son régime antidémocratique ne durera pas longtemps, la poursuite de la vérité va l’abattre », expliquait LMP sur son site internet, vendredi soir, après une journée d’actions anti-gouvernementales. A mesure que la Hongrie s’enfonce dans l’autoritarisme, leurs techniques de résistance non-violente se rôdent un peu plus.

Plusieurs milliers de manifestants pro-LMP se sont réunis vendredi soir © Hulala

Enchaînés pour bloquer l’entrée aux voitures du parking du parlement, les députés LMP ont ensuite été interpellés par la police, de manière illégale à en croire les juristes du Comité Helsinki. Ils n’ont pas empêché la machine Fidesz de peaufiner son œuvre – l’adoption de 13 nouvelles lois dont la nouvelle loi électorale – mais ont au moins réussi à alerter à l’international sur la situation de la Hongrie. Et c’est finalement, peut-être, ce qu’il leur reste de mieux à faire au vu de l’état des forces au parlement et des mesures limitant les consultations et débats avant l’adoption des lois. Pas sûr du tout en revanche que cette attitude de « petits bourgeois fauteurs de troubles » n’ait plu au Hongrois moyen devant les informations du journal télévisé, passées qui plus est par le filtre du trouillomètre (quel journaliste est candidat pour perdre son poste ?).

Gyurcsány éclipse ses anciens camarades socialistes

Que l’on aime où que l’on exècre le régime d’Orbán, beaucoup ont dû ricaner vendredi en voyant son meilleur et son pire ennemi – l’ancien premier ministre socialiste Ferenc Gyurcsány – se faire embarquer par la police en marge de la manifestation. Car le gagnant du jour, ce fut lui, Gyurcsány, qui a eu droit à tous les égards de la presse internationale donnant dans des titres assez flatteurs comme « L’ancien premier ministre hongrois interpellé ». Le Hongrois moyen (encore lui) a dû s’étrangler en voyant aux infos – si toutefois elles ont pris la peine de s’inquiéter de cet aspect des choses – leur « menteur » et leur « traître » national élevé au rang de martyr de l’orbanisme à l’étranger.

Que cachait son attitude stoïque et son visage grave alors qu’il était escorté par deux agents de police jusqu’au poste d’où il est ressorti moins d’une heure plus tard ? La jubilation de celui qui vient de réussir un coup médiatique, le baptême du feu pour sa nouvelle formation politique Demokratikus Koalíció (DK) ? Une réelle crainte face à ce qu’il pourrait advenir de lui face aux prochaines échéances judiciaires qui l’attendent ? (1) Rendons-lui ceci qu’il a tout de même tenu à préciser que le « succès » de cette action revenait au parti LMP.

Capture de la vidéo « Gyurcsány Ferenc – 2011.12.23. – Klub Rádió: Megbeszéljük – LMP tüntetés »

Les policiers qui l’ont interpellé avec tout le ménagement que mérite un ancien premier ministre comptent-ils parmi les milliers de nouvelles recrues du régime (malgré les énormes coupes budgétaires réalisées dans le domaine de l’éducation, par exemple) ? Ou étaient-ils au contraire de ceux qui avaient été envoyé par leur « prisonnier » lui-même pour mater et matraquer indistinctement les manifestants et les émeutiers de l’automne 2006 ? Mais c’est aller un peu vite, car la lumière n’a pas encore été faire sur les responsabilités de ces bavures policières. Malheureusement pour Ferenc Gyurcsány et pour la vérité, la « lumière » viendra probablement du 1er ministre lui-même. Elle risque d’être crue…

La prestation d’Attila Mesterházy, le patron du principal parti d’opposition, le parti socialiste, a été totalement éclipsée. « Prestation », car si ce qui se jouait dans le parlement au même moment tenait indéniablement de la tragédie, dehors, on était parfois proche de la comédie, des témoins affirmant avoir vu des députés MSzP ne pas se faire prier pour se faire arrêter eux aussi par la police…

Cela n’arrête pas le bulldozer Fidesz

Ces péripéties n’ont pas semblé perturber plus que ça le bulldozer Fidesz, ses députés ont pu partir réveillonner avec le sentiment d’un travail bien fait et la certitude qu’on ne les délogera pas de sitôt de leur confortable position. Parmi beaucoup d’autres lois, l’adoption la semaine passée d’un budget que la presse qualifie « d’austérité », et l’adoption d’un nouveau système électoral qui pipe les dés des prochaines élections, au profit du parti au pouvoir, cela va sans dire. Comme l’a démontré le think tank de l’éphémère 1er ministre Gordon Bajnai « Haza es Haladas Policy Foundation », il aurait permis à Orbán de remporter les élections en 2002 et 2006.

Avec tous ces rafistolages, malgré la contestation grandissante ou disons plutôt la défiance passive de la population, le Fidesz, toute sa clique, et le petit segment socio-économique à qui profite son régime pourrait bien rester incrustés au pouvoir, même longtemps après avoir perdu leur légitimité. Mais pour le moment, cette légitimité, le peuple ne la leur a pas encore repris.

(1) Orbán ne semble pas disposé à tirer un trait sur les responsabilités du pouvoir socialiste dans la répression policière de 2006. Bien au contraire, il vient de légiférer pour faire porter le chapeau au parti socialiste actuel MSZP pour les fautes du régime communiste.

Corentin Léotard

Journaliste

Rédacteur en chef de Hulala