Qui a peur de la Grande Hongrie?

Il n’y a pas que la loi sur les médias qui pourrait faire des vagues pendant la présidence hongroise de l’Union européenne. Déterrer les vieux démons de l’Europe centrale risque aussi de placer Budapest en porte-à-faux avec ses partenaires européens et de déplaire fortement à Bruxelles…

Il appartient au pays assurant la présidence tournante de l’UE de décorer l’atrium du siège du Conseil de l’Union européenne à Bruxelles. Une aire de lecture où l’on peut consulter les œuvres d’auteurs hongrois a donc été aménagée, tout comme une étagère en forme de Rubik cube, etc. Mais surtout, un tapis grand de 202 m² représentant « L’histoire et la culture hongroises rêvées », où prennent place des artistes comme Liszt et Vasarely, des grands fondateurs de la Hongrie comme Szent Istvan ou Szent Lászlo et des symboles nationaux comme la cocarde tricolore et le Turul (photo).

Le Hic, c’est que cet héritage historique et culturel magyar ne s’arrête pas aux frontières administratives actuelles du pays (tracées par les vainqueurs de la 1ère GM en 1920), mais empiète largement sur des régions appartenant aujourd’hui aux pays voisins de la Hongrie. Ainsi s’est glissé dans cette composition l’objet du scandale : une carte du Royaume de Hongrie de l’époque de la révolution et de la guerre d’indépendance de 1848. Une époque où elle possédait une grande partie de la Roumanie, de la Slovaquie et de la Serbie.

Budapest a démenti être animée de sentiments irrédentistes ou même que cette œuvre – de Lívia Pápai et validée au préalable par le Ministère hongrois des Affaires Etrangères – traduise une nostalgie de la Grande Hongrie, mais cela fait grincer les dents de plusieurs députés européens à Bruxelles. A sembler ne pas vouloir tourner la page du traité  Trianon qui a démantelé son royaume, la Hongrie agace souverainement les libéraux à Bruxelles, pour qui l’expérience historique hongroise est complètement étrangère. Et Viktor Orbán, qui agit comme s’il était le premier ministre de 15 millions de Hongrois*, les agace encore plus.

Le droit de vote pour les minorités magyares ?

Beaucoup plus concret que ce symbolique tapis géant : l’octroi probable du droit de vote aux Hongrois du bassin des Carpates possédant la citoyenneté hongroise, à qui Budapest  distribue déjà des passeports sans conditions de résidence depuis le 1er janvier. Il s’agit d’un enjeu géopolitique majeur pour l’Europe centrale, car cela reviendrait à déplacer les frontières politiques de la Hongrie pour les superposer à ses frontières ethniques. Quelques 2,5 millions de personnes d’origine hongroise sont potentiellement concernées, mais bien sûr, toutes ne chercheront pas à profiter de la « générosité » de Budapest. Bien que le ministre des affaires étrangères János Martonyi ait affirmé directement à Hulala, au cours de sa visite à Paris le 10 janvier dernier, que le projet n’était pas encore gravé dans le marbre, tout dans les déclarations et la politique du premier ministre Orbán indique que sa réalisation n’est plus qu’une question de temps. [Un prochain article de Hu-lala sera dédié à ce sujet].

Janos Martonyi à Paris le 10 janvier (François Gaillard_Hu-lala)

L’Europe aura beau jeu de pousser des cris d’orfraie, elle ne fera pas reculer la Hongrie sur cette question. Premièrement car elle n’en a pas les compétences juridiques et deuxièmement car d’autres Etats de l’Union ont aussi massivement accordé le droit de vote à leurs citoyens sans conditions de résidence, parmi lesquels… la Roumanie. Il est aussi difficilement imaginable que Viktor Orbán renonce à l’un des grands projets de sa vie politique : devenir celui qui a « rassemblé une nation hongroise injustement divisée par l’Histoire ». Ce n’en est donc certainement pas terminé des incompréhensions entre Budapest et Bruxelles…

La Grande Hongrie, un spectre parfois bien pratique

Ce spectre de la Grande Hongrie est souvent agité par les adversaires de Budapest pour dénigrer le pays, à commencer par ses voisins, très enclins à entrevoir le retour de l’irrédentisme magyare. En 2009, la Slovaquie ne s’était pas privée d’actionner ce levier auprès de Bruxelles pour défendre une loi linguistique à l’encontre de la minorité hongroise. De la même manière, de nombreux journalistes d’Europe de l’Ouest ont tracé un parallèle entre la loi sur les médias récemment adoptée et une « fascisation » de la société hongroise avec « la montée » du parti Jobbik. Contredisant par là même les analystes politiques hongrois qui estiment que les plus beaux succès électoraux de ce parti sont derrière lui et qu’il est dorénavant pratiquement hors-jeu.

*En référence à Antall Jozsef, chef du premier gouvernement post-communiste, se déclarant « le premier ministre de 15 millions de Hongrois ».

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Corentin Léotard

Journaliste

Rédacteur en chef de Hulala