« Puis la jeune génération hongroise s’est mise à parler anglais »

Au début de mon séjour à Budapest et alors que mon hongrois était encore hésitant, j’avais appris une petite phrase sacramentelle que je répétais aux vendeuses du marché qui s’évertuaient à me parler en allemand : « Francia vagyok. Nem beszélek németül. Kérem mondja még egyszer lassan magyarul és talán meg fogom érteni » (« Je suis français. Je ne parle pas allemand. Répétez je vous pris lentement en hongrois et je pourrai peut-être comprendre »).

Dans la Hongrie de 1988, l’allemand était encore la langue véhiculaire parlée par les vieilles personnes, l’intelligentsia et les Hongrois qui étaient en contact pour des raisons professionnelles avec des étrangers comme les vendeurs du marché ou le personnel des hôtels de Budapest ou du Balaton. Le NDK Zentrum, institut de l’Allemagne de l’Est occupait ainsi un immeuble stratégique à la sortie du métro Deák tér. La minorité allemande était très présente pour défendre ses intérêts et le Budapester Zeitung était un des rares journaux publié en langue étrangère à Budapest.




L’histoire, la géographie expliquait cette présence de l’allemand, à la fois langue véhiculaire de l’Empire d’Autriche-Hongrie et langue de l’Allemagne de l’Est, ce pays frère où de nombreux étudiants hongrois allaient faire une partie de leurs études dans les universités de Leipzig, Dresde ou Berlin.

Le russe qui avait encore en 1988 le statut de langue obligatoire ne bénéficiait pas d’une telle aura. On racontait l’histoire de ce bachelier passant à l’oral une épreuve de russe après 10 ans d’étude et qui était incapable de prononcer un seul mot. Désespéré le professeur montrait alors un livre à l’élève en lui demandant: « Что это? » (« Qu’est-ce que c’est ? » ou, pour la blague, « C’est un chto ? ») et le bachelier répondait: « Да, это что. » (« Oui, c’est un chto »).

J’ai eu la chance d’être l’un des derniers étudiants de l’Institut Puskin du temps où il était dans son magnifique bâtiment Semmelweis utca et j’ai pu ainsi avoir des cours quasi privés avec deux professeurs en même temps qui étaient ravies de trouver enfin un étudiant qui s’intéressait au russe. Je n’ai jamais su si ce désintérêt manifeste pour la langue russe était le reflet d’une résistance passive face à l’occupant soviétique ou tout simplement s’il était dû à une paresse des étudiants hongrois peu enclins à apprendre une langue réputée difficiles pour eux.

Le français à cette époque-là jouissait, tout comme l’anglais d’une curiosité bienveillante de la part d’une intelligentsia élitiste. L’institut français et l’Alliance française de Budapest accueillaient environ 500 étudiants qui poursuivaient des objectifs bien différents. La plupart étaient des jeunes gens qui venaient chercher un complément de formation pour passer les examens de langue de Rigó utca, une institution dans un pays où le baccalauréat seul ne permettait pas d’entrer à l’université. D’autres étudiants avaient le projet de quitter la Hongrie pour aller s’installer en Suisse ou au Canada et plus rarement en France. Enfin l’institut accueillait les très jeunes étudiants francophones qui avaient le plus souvent appris le français en Algérie où leurs parents avaient été expatriés.

Ce panorama des langues étrangères allait être bouleversé en quelques années après la chute du mur. Les Hongrois qui pendant plus de mille ans n’avaient eu de cesse de protéger leur propre langue, comprirent très vite la nécessité d’apprendre une langue étrangère ne serait-ce que pour tirer plus efficacement profit du capital touristique du pays. Je dois dire que je suis agréablement surpris de voir comment en vint-cinq ans la jeune génération hongroise s’est mise à parler anglais. Je ne peux que regretter toutefois que malgré tous les efforts déployés, le français reste encore aujourd’hui une langue réservée à quelques amoureux de notre culture.

Philippe Gustin