Présidentielles : petit parallèlle France-Hongrie

Ouf ! Voilà une bonne chose de faite, le premier tour est enfin derrière nous ! Car nous commencions à trouver cette campagne plutôt ennuyeuse. On l’aura compris, je parle de l’élection présidentielle en France et non de la Hongrie où le mot «campagne», comme le montre son origine étrangère («kampány») reste encore bien peu ancré dans les mœurs (normal, me dira-t’on, vu la différence des enjeux et du mode de scrutin).

A l’heure qu’il est, je n’ai guère eu écho de commentaires étoffés dans les médias hongrois, sinon assez laconiques ; mais bon, la France n’est pas le centre du monde. La Hongrie non plus, d’ailleurs (ce qui est peut-être un scoop). La Hongrie où va aussi être élu un président, quatre jours avant nous (le 2 mai) après le suspense palpitant que l’on sait !

Je n’ai pas à revenir ici sur les nombreuses analyses entreprises par mes compatriotes journalistes ou politiciens/tologues sur les résultats de ce premier tour. J’aimerais juste en retenir deux faits majeurs pour y porter un regard un peu extérieur, vu de Budapest : ses grandes surprises, l’une positive, l’autre négative.

Commençons par la positive: la forte participation (80%). Quand je lis qu’en Hongrie, une bonne moitié des électeurs, sinon plus, déclare se désintéresser du monde politique ou du moins, ne pas y trouver son compte, cela me laisse rêveur. Bien évidemment, on ne peut comparer ce qui n’est pas comparable. Pour mille raisons, tels le passé et la tradition ou encore l’enjeu des scrutins. Autre différence : même si je n’ignore pas la situation dramatique à laquelle sont confrontés de plus en plus de ménages français, sans parler des jeunes chômeurs, je crois qu’ici, le désarroi est encore bien plus criant et généralisé. Quoi qu’en diront certains commentateurs, je me trouve entouré au quotidien de ménages ou de retraités hongrois qui n’arrivent tout simplement plus, non à vivre décemment, mais à survivre. Je ne vais pas engager à nouveau un débat mille fois remis sur le tapis (salaires, coût de la vie (1))… Ayant le nez dans le guidon, ces personnes ont mille autres chats à fouetter que de se passionner pour des passes d’armes entre politiciens.

Si au moins, ces dits « politiciens » pouvaient offrir une alternative séduisante face à la majorité en place ! Rien, le vide ou presque. Sinon une amère déception: un parti socialiste qui s’est scindé en deux, malgré un score bien médiocre dans les sondages (MSzP/DK), de plus en bisbille avec un parti des Verts qui stagne à 7%. Seules forces capables de mobiliser encore des foules (mais tout est relatif) : les organisation dites civiles ; mais dont le seul trait commun est de s’opposer au gouvernement en place et de vouloir sauver les valeurs de la démocratie et de l’Etat de droit. Au-delà, dès que l’on creuse un peu, les divergences se font vite jour. (J’en ai moi-même été le témoin lors d’une émission radiophonique à laquelle j’ai récemment participé (2)). Face à ce vide, seul subsiste un élément solide: le Jobbik, parti d’extrême droite qui, comme en France, sait admirablement canaliser les mécontentements.

Justement, pour en revenir à nos moutons français (pas précisément des agneaux)

L’autre surprise du jour: le franc succès de Marine Le Pen (18%). Là, je ne suis pas fier et rase les murs. Malgré tout, je vais, sinon me faire l’avocat d’un diable indéfendable, du moins relativiser par rapport à ce que je vois en Hongrie. La tentation est grande d’assimiler le Front national au Jobbik. J’y verrais plutôt un mouvement à mi-chemin entre le Jobbik et le Fidesz.

Première nuance. Le racisme. Certes, il existe des deux côtés, mais pas sous la même forme. Là-bas (en France), une certaine islamophobie (je parle pour le FN et non pour l’ensemble de la population) et une chasse acharnée aux immigrés, voire une négation de la pluralité culturelle de la France (qui constitue pourtant sa richesse) et un nationalisme effréné. Mais ici, en Hongrie, je crois que l’on est passé à une vitesse encore bien supérieure (ce qui est en soi un exploit) dans la haine et la bêtise : discours violemment antisémites – encore très récemment, proférés dans l’enceinte du Parlement – chasse ouverte aux Roms dont on va jusqu’à nier la citoyenneté et mise en place d’une milice arborant les insignes de la période nazi. Pour ce qui est des Roms, première cible visée, je tiens à préciser qu’il s’agit ici non pas d’immigrés récemment venus de l’Est – il n’y en a pratiquement pas – mais des Tziganes arrivés au pays au début du XVe siècle, Hongrois depuis des dizaines de générations ; un peu à l’image de nos Gitans et Gens du voyage, dont il n’a jamais été question, me semble-t’il, de retirer la nationalité.

Voilà pour les nuances. A popularité à peu près égale, à cette différence près que le Jobbik est devenu le deuxième parti du pays devançant même les socialistes.

Deux autres différences, enfin : tout d’abord l’apparition sur la scène politique française du Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Malgré le faible score obtenu (11%), son électorat n’est pas à négliger (près de 4 millions). Curieusement, la presse hongroise l’a pratiquement passé sous silence. Comme l’a fait judicieusement remarquer le philosophe TGM (Tamás Gáspár Miklós), un signe bien révélateur du rejet général qui subsiste en Hongrie face aux mouvements de la gauche radicale. Quant à l’UMP, je le place malgré tout moins à droite que le parti du Premier ministre Viktor Orbán (Fidesz) ; un Fidesz que je situe à mi chemin entre l’UMP et le FN, voire plutôt aux trois quarts de chemin, plus proche du FN. Quant au Centre (faiblement représenté en France, 8%) il est carrément inexistant en Hongrie.

D’une façon générale, je conclurais pour schématiser que sur l’ensemble de l’échiquier politique, la Hongrie se situerait un bon quart de tour plus à droite que la France. Bon, schématiser et généraliser de la sorte paraîtra vain et prétentieux. Malgré tout, c’est ce que je ressens (et qui vaut peut-être pour l’ensemble de la région).

Un confidence, pour terminer. J’avais un moment espéré voir un jour le président de la République hongroise directement élu par le peuple. (Il paraît que les Tchèques viennent d’introduire un tel changement). Je crains d’avoir été naïf, l’opinion hongroise ne me semblant pas encore mûre pour en venir là (ni même le souhaiter – à vérifier, un sondage serait intéressant). Mais puissé-je me tromper !


(1): salaire net moyen: 550 euros (270 pour une caissière de grande surface), indemnisation du chômage limitée à 90 jours, TVA de 27% sur le gaz et l’électricité, multiples projets d’impositions nouvelles sur la consommation des ménages. (Pour des prix à peine inférieurs à ceux de la France, mis à part l’immobilier.)

(2): Milla, Szolidárítás et LMP,sur Tilos rádió, 13 mars.

Pierre Waline

Diplômé des Langues'O (russe, hongrois, polonais), Pierre Waline est spécialiste de l'Europe centrale et orientale. Il vit a Budapest où il co-anime entre autres une émission de radio.