Pourquoi la Pologne s’oppose-t-elle à la réélection de Donald Tusk ?

Le gouvernement polonais ne veut pas voir son concitoyen Donald Tusk rempiler à la présidence du Conseil européen. Il propose un candidat alternatif, Jacek Saryusz-Wolski. Débat le 9 mars à Bruxelles.

Photo : Donald Tusk, 2014, Kancelaria Prezesa Rady Ministrów, Warszawa (par Mateusz Włodarczyk- www.wlodarczykfoto.pl / Wikicommons).

Varsovie (correspondance) – Il n’y a que deux candidats à la présidence du Conseil européen et ils sont tous les deux polonais et anciens membres d’un même parti de centre-droit, Plateforme Civique (PO).

L’un, Donald Tusk, brigue un second mandat, soutenu par une large majorité des États membres de l’Union européenne, à l’exception… de la Pologne, dont il est l’ancien Premier ministre. L’autre, Jacek Saryusz-Wolski, député européen et ancien ministre des Affaires européennes, vient d’être désigné candidat par le parti au pouvoir ultraconservateur Droit et Justice (PiS). Il n’en fallait pas plus pour porter un conflit de politique intérieure sur la scène européenne.

Tusk, l’ennemi juré

Cette candidature alternative est la dernière étape d’un conflit qui oppose le PiS à Donald Tusk, considéré depuis des années comme l’ennemi juré du chef du parti et homme fort de la Pologne, Jarosław Kaczyński.

Parmi les vieilles rancœurs figure l’affaire du crash de Smolensk. En 2010, le Président et frère jumeau de Kaczyński, Lech, perdait la vie dans un accident d’avion en Russie, avec 95 autres officiels polonais. L’enquête, alors menée sous le gouvernement de Donald Tusk, a conclu à un accident. Un résultat auquel ne croient pas les membres du PiS, qui privilégient la piste d’un attentat russe.

Jarosław Kaczyński a dénoncé à plusieurs reprises la responsabilité de Donald Tusk, notamment en octobre, lorsqu’il a fallu exhumer les corps des victimes pour pratiquer des autopsies : « L’enquête sous le gouvernement précédent fut un scandale qui devrait conduire plusieurs personnalités sur le banc des accusés […]. Les corps, une fois transportés en Pologne, n’ont pas été examinés, il n’y a pas eu d’autopsie. On a menti en avançant des raisons sanitaires », a affirmé le leader du PiS.

Dans un entretien au magazine conservateur Gazeta Polska, il y a quelques jours, le chef du PiS a répété ses doutes quant à la probité de Donald Tusk dans plusieurs affaires, notamment le scandale Amber Gold, du nom d’une entreprise responsable d’une vaste escroquerie, qui a ruiné en 2012 des dizaines de milliers de Polonais. Aucune preuve n’a été donnée de l’implication dans ce scandale de Donald Tusk, alors Premier ministre. Seul le nom de son fils Michal est pour l’instant apparu dans l’enquête, puisqu’il travaillait pour une filiale d’Amber Gold.

Les différends qui opposent le PiS à Donald Tusk concernent également sa fonction de président du Conseil européen. Alors que plusieurs réformes (du Tribunal constitutionnel notamment) ont conduit la Commission européenne à menacer la Pologne de sanctions, le gouvernement accuse Donald Tusk de « violer le principe de neutralité face à un État membre » en « s’opposant aux intérêts de la Pologne ».

En janvier, Jarosław Kaczyński avait déclaré qu’il était « tout simplement impossible de soutenir une telle personne » qui, en se prononçant pour les pénalités financières pour les États refusant d’accueillir des migrants, « était en faveur de solutions extrêmement dangereuses pour la Pologne ».

Favori malgré tout

L’ancien Premier ministre a été qualifié de « traître » et « d’icône du mal » par le ministre des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, qui lui reproche notamment de « ne rien faire » pour aider la Pologne dans les négociations avec le Royaume-Uni en vue de Brexit. Il y a un mois, le ministre s’était déjà opposé à Donald Tusk, qui évoquait dans une lettre, au sommet de Malte, son inquiétude quant à la nouvelle administration de Donald Trump. « Ce n’est pas à nous de juger ou de critiquer ce programme, avait réagi Witold Waszczykowski. Trump a été élu par les Américains […]. Exactement comme nous ne voulons pas que la démocratie en Pologne soit jugée par quiconque hors des citoyens polonais […]. Ce jugement de l’État de droit aux États-Unis est inutile et inapproprié ».

C’est pourtant Donald Tusk qui est le grand favori, soutenu par une large majorité d’États membres. Aucun pays ne pouvant exercer de droit de veto lors de cette élection, la Pologne n’est pas en mesure de priver l’ancien Premier ministre d’un second mandat, qui débutera le 1er juin. Elle risque en revanche d’être isolée au sein de l’UE. Włodzimierz Czarzasty, le président du parti Alliance de la gauche démocratique (SLD) estime dans les colonnes du quotidien Rzeczpospolita que ce conflit entre « deux mâles alpha qui s’est déplacé de Varsovie à Bruxelles » est « puéril » et « embarrassant ». L’Europe a besoin de stabilité, explique-t-il. Une stabilité que Donald Tusk a les meilleures chances de garantir.

Article publié le 6 mars sur ouest-france.fr.

Justine Salvestroni