La Pologne ouvre la voie à l’interdiction totale d’avorter

Les parlementaires ont voté pour le renvoi en commission du texte proposant l’interdiction totale d’avorter, rendant possible un durcissement de la loi actuelle, pourtant l’une des plus strictes d’Europe.

Varsovie, correspondance – Les débats sur l’avortement, qui secouent la Pologne depuis le retour des ultraconservateurs au pouvoir en octobre 2015, rappellent à Paul, franco-polonais, une anecdote. « Vers la fin des années 60, le début des années 70, ma mère, ancien membre éminent du parti communiste qui en a été virée, s’est absentée de France pour aller avorter… En Pologne. Qui était alors un pays libéral sur ces questions ! ».

En 2016, ce sont les Polonaises qui traversent les frontières pour avorter. En Allemagne ou en République Tchèque, quand elles ne le font pas clandestinement : entre 100 000 et 150 000 cas par an selon les associations de défense des droits des femmes. La loi, l’une des plus strictes en Europe, n’autorise l’IVG que dans trois cas : danger pour la santé ou la vie de la mère, pathologie grave et irréversible du fœtus et grossesse résultant d’un viol ou d’un inceste. Officiellement, moins de 2 000 avortements par an sont pratiqués en Pologne – encore faut-il trouver un médecin qui accepte.

« Vers la fin des années 60, le début des années 70, ma mère, ancien membre éminent du parti communiste qui en a été virée, s’est absentée de France pour aller avorter… En Pologne. Qui était alors un pays libéral sur ces questions ! ».

Cette loi, issue d’un compromis de 1993 entre les différents partis et l’Église, satisfait 42% des Polonais, selon un sondage TNS Polska. L’IVG reste cependant un débat très sensible, entre les partisans d’une loi plus stricte et ceux d’une libéralisation. Avec le retour au pouvoir du parti Droit et Justice (PiS), conservateur et catholique, les militants d’une interdiction totale d’avorter ont vue l’opportunité de durcir l’actuelle législation.

Plusieurs associations, réunies en un comité appelé «Stop Avortement» (Stop Aborcji), ont lancé une pétition qui a récolté plus d’un demi-million de signatures – il n’en fallait que 100 000 pour que leur proposition de loi soit présentée au Parlement. Leur texte prévoit une interdiction totale de l’avortement, sauf en cas de danger immédiat pour la vie de la mère. Il stipule que les collectivités locales doivent venir en aide aux femmes qui ont des enfants handicapés ou qui ont été violées. Subir ou pratiquer une IVG serait puni d’une peine de prison ferme (jusqu’à 5 ans).

Une pétition lancée en réaction par le collectif «Sauvez les femmes» (Ratujmy Kobiety), forte de 215 000 signatures, a permis de présenter au Sejm un texte en faveur de la libéralisation de l’avortement : sans condition jusqu’à douze semaines de grossesse, sous condition au-delà.

Pendant plusieurs heures, jeudi soir, les voix qui s’opposaient jusqu’alors dans la rue – et devant le Sejm au même moment – ont résonné dans l’hémicycle. Joanna Banasiuk de «Stop Avortement» a résumé la loi actuelle en une phrase : « Massacre d’enfants innocents, enfer des femmes, lâcheté morale des hommes ». Barbara Nowacka, représentante de «Sauvons les femmes» a relevé l’hypocrisie d’un système qui  « ne tient pas compte de la réalité » et « a conduit à l’apparition d’un énorme réseau d’avortements clandestins ». Elle a qualifié le texte de «Stop Avortement» de «démentiel» et qui «introduira des solutions barbares, inhumaines, en vigueur dans certains pays d’Amérique Latine».

Ce n’est que le lendemain matin que le Sejm a tranché pour un durcissement de la loi sur l’IVG. Contrairement à ce qui avait été promis par le PiS, la proposition de «Sauvons les femmes» a été rejetée en première lecture, à 230 voix sur 432. La Première ministre, Beata Szydło, pourtant ouvertement pour une interdiction totale, s’est abstenue. La proposition de «Sauvons les femmes» a recueilli le vote surprenant du très puissant président du parti conservateur, Jarosław Kaczyński.

En revanche, la proposition prônant l’interdiction totale a été envoyée à la Commission de la Justice et des Droits de l’homme (267 voix pour, 154 contre et 11 abstentions). Les députés du PiS – qui n’avaient pas reçu de consignes de vote au nom de la liberté de conscience – ont voté comme un seul homme, rejoints notamment par 4 députés de PO (parti libéral) et quelques élus du parti « antisystème » Kukiz15. « Elle risque d’y rester longtemps », a déclaré à l’AFP le président de l’agence catholique KAI Marcin Przeciszewski. « Et quand elle en sortira, elle sera probablement allégée du paragraphe prévoyant de punir les femmes (qui avortent) ». Une disposition à laquelle s’oppose l’épiscopat polonais.

Même si l’interdiction totale de l’IVG est loin d’entrer en vigueur, les députés ont tranché pour son durcissement, en acceptant de remettre en cause le compromis de 1993. Et montré à la frange la plus conservatrice de la société polonaise que c’était bien elle qui avait le pouvoir – et non l’élite de Varsovie, dont les « valeurs occidentales » sont régulièrement dénigrées par le PiS. Comme une revanche sur les années libérales de Plateforme Civique (PO, parti centriste dont est issu notamment Donald Tusk, le président du Conseil européen).

Ce samedi, le parti de gauche Razem a annoncé la tenue dimanche de manifestations pour la défense du droit à l’avortement dans les plus grandes villes de Pologne et à Londres. Le mouvement «Czarny Protest» (Manifestation noire) a pris depuis les débats au Sejm une ampleur internationale, particulièrement sur les réseaux sociaux.


Photographie : Manifestation contre l’avortement en 2014 à Cracovie (Source : Piotr Drabik / creative commons).

Justine Salvestroni

Journaliste

Membre de la rédaction de Hulala. Correspondante basée à Varsovie. Collabore régulièrement avec le journal Ouest France. Diplômée de Sciences-Po Rennes (2012) et de l'Institut Français de Presse (2013).