Viktor Orbán et l’obsession du «Grand Remplacement»

Pour Viktor Orbán, le système de quotas proposé par la France, l’Allemagne et la Commission européenne pour répartir les demandeurs d’asile en Europe, n’est rien d’autre que la preuve d’une stratégie de substitution des populations européennes par des populations allochtones. Cette analyse rappelle plusieurs théories ayant essaimé en Occident depuis le début des années 2000, dont celle du «Grand Remplacement» est sans doute la plus connue en France. Elles ont pour point commun l’obsession d’une «islamisation» imminente de l’Europe ainsi qu’une lecture complotiste de la géopolitique mondiale.

Mardi dernier, lors d’une conférence de presse commune avec son homologue autrichien Christian Kern, Viktor Orbán s’est fait remarquer par une déclaration fracassante à l’égard de la «politique migratoire» européenne, qualifiée de «poison» pour la Hongrie et les autres États membres. En fin de semaine dernière, le Premier ministre hongrois avait aussi longuement développé sa vision de la construction européenne, confrontée selon lui au danger d’une immigration «néfaste» contre laquelle il faudrait «se défendre». Pour le dirigeant conservateur, le débat n’est pas seulement entre les partisans des sociétés multiculturelles et ceux des sociétés mono-ethniques. Il recoupe également des considérations géopolitiques que Viktor Orbán interprète selon une grille de lecture de plus en plus ouvertement conspirationniste.

Avant les déclarations de ces dernières semaines, Viktor Orbán avait déjà pris le temps d’étayer cette vision singulière du monde. Il faut remonter quelques mois en arrière, à son discours traditionnel lors de la fête nationale du 15 mars, pour identifier l’étape décisive franchie par le dirigeant hongrois : «Il nous est interdit d’affirmer qu’à Bruxelles, ils cherchent les moyens d’envoyer les étrangers le plus rapidement possible afin de les installer parmi nous. Il nous est interdit de dire que l’objectif de ce peuplement, c’est de redessiner la carte religieuse et culturelle de l’Europe, d’en saper les bases ethniques et d’éliminer les États-nations, qui sont les derniers obstacles à cette Internationale».

Pour le Premier ministre hongrois, la Commission européenne cherche à tout prix à affaiblir les gouvernements nationaux afin d’imposer aux États son projet de lente substitution de la population européenne au profit de populations musulmanes. La fameuse «politique migratoire» de l’Union que Viktor Orbán évoque, c’est tout simplement le système de quota de répartition des demandes d’asile, que Paris, Bruxelles et Berlin ont proposé pour soulager les États membres dans lesquels cherchent à se rendre la plupart des réfugiés. Alors que la clé de répartition prévoie quelques centaines d’individus pour la seule Hongrie – une goutte d’eau dans l’océan -, le chef de gouvernement a convoqué un référendum en octobre pour faire barrage à cette proposition.

Car Viktor Orbán est persuadé que ce système de quota est le Cheval de Troie d’un projet plus global visant à affaiblir durablement les civilisations chrétiennes. Si l’objet de son courroux, ce sont les quelques centaines de réfugiés qui se massent à la frontière sud du pays, ses ennemis désignés se nomment Jean-Claude Juncker, François Hollande, Barack Obama, Hillary Clinton… À l’écoute de ses discours apparaît un axe cohérent entre les démocrates américains et les «multiculturalistes» européens, lesquels profiteraient sans scrupules, en Europe centrale, de l’entregent, de l’argent et des réseaux de George Soros. Évoquant à l’égard du philanthrope américain d’origine hongroise une «puissance agissant dans l’ombre», Viktor Orbán semble désormais persuadé que si tout ce beau monde veut sa peau, c’est en raison de son esprit de dissidence, autour duquel il cherche par ailleurs à cimenter son électorat.

La popularité du leader hongrois auprès de nombreux militants d’extrême-droite partout en Europe montre bien le glissement idéologique dans lequel est engagé le Fidesz, le parti au pouvoir. Dans les faits, ce sentiment de persécution muté en théorie de la conspiration, s’inscrit dans une narration très en vogue parmi les mouvances identitaires et la «fachosphère». La crainte irrationnelle de l’islamisation du continent européen, la détestation envers les sociétés occidentales ouvertes, notamment celles dérivées du modèle universaliste français, créent une familiarité entre les discours de Viktor Orbán et les théories du «Grand Remplacement» ou de l’«Eurabie» (lire cet article en libre accès du Monde Diplomatique). Cette dernière, que le sociologue Raphaël Logier rapproche d’un pendant islamophobe du Complot Juif, décrit un processus causé par la trahison des élites européennes, lesquelles chercheraient à rendre les populations musulmanes majoritaires en Europe.

Même si les discours varient, on retrouve entre les promoteurs du «Grand Remplacement», de l’Eurabie et Viktor Orbán de nombreux éléments de langage communs. Comme notamment la dénonciation des no-go zones, décrits par Daniel Pipes et Robert Spencer comme des enclaves islamiques dans lesquelles la police et les autorités n’auraient plus le droit de pénétrer. Ou encore la condamnation de la democracy-export états-unienne, analysée comme une volonté de faire émerger une pantocratie planétaire, c’est-à-dire la fin de toute souveraineté fondée sur un territoire et une Nation. Sans doute convaincus par le caractère irrémédiable du choc des civilisations, les tenants de cette nouvelle droite européenne sont particulièrement à l’aise avec l’isolationnisme de Donald Trump et l’impérialisme de Vladimir Poutine, que Viktor Orbán affectionne particulièrement.

Si l’idée d’un grand projet d’«islamo-substitution» ourdi par les élites a été popularisée en France dès 2011 par l’écrivain Renaud Camus, puis les polémistes Ivan Riouffol et Éric Zemmour, elle est restée marginale dans le débat politique, le Front national de Marine Le Pen refusant même de le reprendre à son compte. Le ralliement d’un chef de gouvernement à cette cause impliquant, rappelons-le, non seulement l’arrêt total des migrations en provenance du Moyen-Orient et du Maghreb mais aussi des mesures d’expulsion («remigration») des populations dites «arabo-musulmanes» est sans doute une première en Europe. Reste à savoir jusqu’à quand le Parti Populaire européen (PPE), auquel appartient toujours le Fidesz, supportera encore les incartades paranoïaques de son «enfant terrible».

Ludovic Lepeltier-Kutasi