Viktor Orbán chahuté lors de la fête nationale hongroise

La Hongrie célébrait aujourd’hui les soixante ans de l’insurrection de Budapest contre l’armée soviétique. Dans un climat tendu, des centaines de manifestants ont sifflé ce dimanche le discours du Premier ministre Viktor Orbán, en présence du président polonais Andrzej Duda. Devant le Parlement, quelques bagarres mineures ont éclaté dans la foule et un éminent intellectuel a reçu un coup au visage.

Budapest – L’ambiance n’étais pas à l’union nationale, alors que le pays célébrait ce dimanche le soixantième anniversaire de l’insurrection de Budapest contre l’armée soviétique. Le gouvernement avait pourtant voulu faire les choses en grand, invitant notamment le président polonais Andrzej Duda à prononcer un discours aux côtés de Viktor Orbán devant le Parlement. Mais les cérémonies officielles ont été débordées par l’actualité politique, particulièrement tendue depuis la suspension du principal journal d’opposition Népszabadság, considérée par la gauche comme une énième preuve du tournant autocratique du Fidesz au pouvoir.

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Comme à son habitude, Viktor Orbán a fait de la tribune qui lui était donnée le moyen d’attaquer la Commission européenne, estimant que celle-ci «faisait le choix du modèle le moins coûteux, le plus dilué, le plus confortable, préférant les immigrés à ses propres enfants, préférant la spéculation au travail». Avant lui, Andrzej Duda avait rendu hommage en hongrois à l’amitié hungaro-polonaise et donné le ton de cette célébration : «C’est vrai que nous sommes éloignés de l’Occident, mais nous allons réussir à obtenir la même prospérité». Rendant hommage aux insurgés de 1956, les comparant aux grévistes de Gdansk, le chef d’État polonais a en tout cas donné du symbole au rapprochement entre les deux pays piliers du groupe de Visegrád.

«Ce ne sont pas des Hongrois ! Ce sont des communistes !»

Devant le Parlement, le petit parti d’opposition – Ensemble (Együtt) – avait rassemblé des partisans pour jouer les trouble-fêtes. Munis de sifflets, ces «agents provocateurs payés», comme les avait qualifiés un député du Fidesz quelques jours plus tôt à l’annonce de la contre-manifestation, ont créé une bronca presque continue pendant les discours d’Andrzej Duda et de Viktor Orbán. La situation a été tendue pendant une heure et demi entre les partisans et les détracteurs de Viktor Orbán. Plusieurs altercations et bagarres de faible intensité ont éclaté, rapidement étouffées par l’intervention d’autres manifestants ou d’agents de police en tenue civile. Ce qui n’a pas empêché les invectives de fuser. «Ceux qui sifflent, pour moi ce ne sont pas des Hongrois ! Ce ne sont pas des Hongrois ! Ce sont des communistes !», s’époumonait notamment un petit monsieur d’environ soixante ans venu avec son épouse et son fils (qui ont tenté de le calmer à plusieurs reprises). «De toute façon les libéraux et les communistes c’est la même chose !», renchérissait une autre femme.

«Démocratie ! Viktátor !»

De l’autre côté, un jeune quarantenaire en sweat à capuche répliquait du tac au tac à toutes les insultes, parfois énervé, parfois sur le ton de l’humour : «Ça vous dérange pas qu’ils soient en train de piller tout le pays ?!» Un vieux monsieur, cocarde tricolore sur la poitrine, veut alors lui faire entendre sa raison, scandalisé par les sifflets comme tant d’autres. L’incompréhension et la colère se lisent sur des centaines de visages. Mais chaque fois qu’une personne craque sous la nervosité et se met en tête d’aller flanquer une bonne correction à ces jeunes libéraux agitateurs qui scandent «Démocratie !» et «Viktátor !», elle est retenue par les autres. Une personne a toutefois reçu un coup et a eu l’arcade sourcilière légèrement ouverte lors d’une échauffourée. Il se trouve qu’il s’agit de l’éminent historien Krisztián Ungváry – dont la qualité des recherches scientifiques est reconnue bien au-delà des frontières de la Hongrie – qui était présent parmi les contre-manifestants sifflet à la bouche.

«Pour une révolution dans les urnes»

À quelques encablures de là, sur Blaha Lujza tér, tous les autres partis de gauche avaient décidé de tenir tribune commune en faveur de «la Hongrie dans l’Europe» et avec pour mot d’ordre «Lavons la honte». Devant une foule de 3000 ou 4000 sympathisants, le président du parti socialiste (MSzP), Gyula Molnár a estimé que le «gouvernement actuel n’était pas l’héritier d’Imre Nagy [à l’origine de l’insurrection de 1956, ndlr] mais de Rákosi [premier dirigeant communiste hongrois, fervent stalinien, ndlr]» et appelé l’opposition à s’unir pour réussir l’alternance en 2018. L’ancien Premier ministre Ferenc Gyurcsány (DK), a quant à lui critiqué la «contre-révolution» fomentée par le parti au pouvoir, ajoutant sa voix en faveur d’une «révolution dans les urnes» lors des prochains élections législatives dans deux ans. Enfin, Gergely Karácsony (Dialogue, PM) a enjoint les Hongrois de droite, ne se reconnaissant plus dans le Fidesz, à soutenir le mouvement de l’opposition. Pour ce faire, il a formulé des regrets à l’égard des émeutes de 2006, il y a dix ans jour pour jour, lorsque le gouvernement de gauche avait violemment réprimé les manifestations agitées par le Fidesz et le Jobbik en envoyant les forces de l’ordre.

Enfin, devant le cinéma Corvin, théâtre de violents affrontements il y a soixante ans, le Jobbik a aussi décidé de réunir plusieurs centaines de militants. Son président, Gábor Vona, a longuement critiqué les partis de gouvernement, coupables selon lui d’avoir tous accueilli dans leurs rangs, des anciens cadres du régime communiste. Accusant le gouvernement de Viktor Orbán de corruption, il a appelé le Premier ministre hongrois à démissionner et réclamé la tenue d’élections anticipées.

Le climat politique s’alourdit encore…

Pas d’émeutes ni de violences policières comme ce fut le cas lors du 50e anniversaire en 2006, l’année où la Hongrie a basculé, mais c’est tout de même dans une profonde division que le pays a honoré la mémoire des insurgés qui ont tenu tête avec héroïsme aux tanks soviétiques à l’automne 1956 et celle de leurs trois mille martyrs. Car le climat politique s’est encore alourdi ces dernières semaines en Hongrie. Outre l’affaire du Népszabadság, le Fidesz cherche à passer outre l’invalidité du référendum contre l’installation (sans l’accord de l’Assemblée nationale) de migrants en Hongrie en amendant la Constitution. S’appuyant sur les 3,2 millions d’électeurs qui ont voté dans le sens du gouvernement, il promeut une «nouvelle unité» qui prend les airs de pratiques héritées du système de parti unique. Le parti continue donc de resserrer son emprise sur le pays et l’opposition de gauche est aux abois.