La Hongrie endeuillée par la mort de Péter Esterházy

Péter Esterházy, l’un des plus grands écrivains hongrois, est mort hier des suites d’un cancer à l’âge de 66 ans. Sa disparition a été commentée comme une «perte incommensurable» pour la littérature hongroise. Il laisse derrière lui une œuvre riche, caractérisée par une créativité débordante.

Né le 14 avril 1950 à Budapest, Péter Esterházy avait l’allure de ces rejetons rebelles de bonne famille, la chevelure indomptée mais une élégance toute aristocratique. Et pour cause, ses ancêtres ont fait partie de la plus haute noblesse de Hongrie, construit parmi les plus splendides palais du pays. Deux ans avant sa naissance, les Esterházy sont dépossédés de tous leurs biens par le nouveau régime communiste. Fils d’un ancien premier ministre du royaume, le père de Péter se fait journaliste avant de travailler activement pour le compte de la sécurité d’État, comme informateur de la police politique, ce que l’écrivain découvrira sur le tard.

Avant d’embrasser sa carrière littéraire, Péter Esterházy se lance en 1968 dans des études de mathématiques qu’il achève six ans plus tard. Fraîchement diplômé, il intègre l’institut informatique du ministère de la métallurgie et du Génie. Il en démissionne en 1974, afin de se consacrer à sa seconde passion : l’écriture. Dans ses deux premiers opii, Fancsikó et Pinta (1976) ainsi que Ne fais pas le pirate sur les eaux de Pápa (1977), il parvient à renouveler de façon originale l’écriture anecdotique, caractéristique de la littérature hongroise. Son premier vrai succès arrive seulement deux ans plus tard, en 1979, avec la publication de Trois anges me surveillent (Les aveux d’un roman) (Termelési-regény (kisssregény)), parodie des «romans de production», un genre encouragé par le régime communiste et qui proliférait en Europe centrale dans les années 1950.

«La phrase hongroise est aussi peu civilisée que le cœur»

Auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages à la fin des années 1980, Péter Esterházy n’est découvert en France qu’en 1988, grâce à la traduction de son roman Indirect: introduction aux belles-lettres (Bevezetés a szépirodalomba), par Ibolya Virág et Ghislain Ripault. Il en suit Les verbes auxiliaires du cœur (1992), Le livre de Hrabal (1994), Une femme (1998), L’œillade de la comtesse Hahn-Hahn (1999), tous chez Gallimard. L’écrivain y développe cette «nouvelle prose hongroise» dont il devient petit à petit le chef de fil incontesté. Aimant jouer avec la structure «flottante» de sa langue, il décrit alors celle-ci en ces termes : «Pas de structures, des pronoms relatifs boiteux, rien qu’un assemblage de mots… et pourtant. La phrase hongroise, c’est ce et pourtant. Il faut constamment la recommencer. Elle est aussi peu civilisée que le cœur» (entretien avec Jean-Pierre Thibaudat pour Libération, 1995).

Dans Harmonia cælestis, publié en 2001, il prend pour thème son illustre dynastie et les relations avec son père, qu’il admire. «Déluge d’invraisemblances, carambolage d’anachronismes, le tout assaisonné d’anecdotes véritables et de documents du même métal reproduits in extenso», ce livre reste sans doute le plus marquant du travail de Péter Esterházy. Cité ci-avant, l’éditeur Éric Naulleau évoque même à son sujet un «état de grâce littéraire». Et de poursuivre : «Son stylo s’est fait baguette de sourcier, l’inspiration jaillit à gros bouillons -un autre livre va bientôt naître de la même veine, Harmonia cælestis a ouvert les vannes, Harmonia cælestis a tout changé, son créateur l’affirme, il peut maintenant écrire « normalement »».  Quelques années plus tard, Péter Esterházy se voit néanmoins obligé d’effectuer une brutale mise au point après la découverte de la collaboration de son père avec le régime communiste (Revu et corrigé, 2005).

Il commet en 2006 un ouvrage sur le football suite à un défi lancé par le journal allemand Süddeutsche Zeitung. Ancien bon joueur, frère d’un footballeur de carrière, Péter Esterházy se délecte dans Voyage au bout des seize mètres, du souvenir d’un match qui avait opposé la Hongrie à l’Allemagne en 1954, au moment où le Onze d’or de Ferenc Puskás devait logiquement emporter la Coupe du monde. Pour le critique littéraire Pierre Deshusses, l’écrivain hongrois parvient dans son livre à faire du ballon rond un «révélateur de la condition humaine». Selon lui, «bousculant les genres et les frontières, Esterházy sélectionne l’Europe, la dialectique de l’échec, l’alchimie du baiser, Thomas Mann et James Joyce, qui trouvent leur place dans ce livre jubilatoire en forme de surface de réparation».

Si Péter Esterházy est essentiellement connu en France pour ses romans, sa carrière d’écrivain a été ponctué par quelques incartades dans le monde du théâtre, mais aussi par la fondation de la revue historique Mercedes Benz et du Tesla Teátrum en 2015. Sa maladie, connue du grand public, fait l’objet de son ultime opus Journal intime du pancréas (Hasnyálmirigynapló), présenté en juin dernier à la Foire du livre de Budapest. Honoré par son pays, l’écrivain de génie a été notamment distingué par le très prestigieux Prix Kossuth, mais également en Autriche par le Prix Herder ou en France par l’Ordre des Arts et des Lettres‎. Considéré comme l’un des plus grands écrivains hongrois de son temps, de nombreuses figures en font également un des chefs de file de la scène littéraire européenne.

«Une perte incommensurable»

Sa disparition a été abondamment commentée dans la presse hongroise, mais aussi dans de nombreux grands journaux européens. Le directeur de sa maison d’édition – János Szegő – a évoqué auprès de MTI une «perte incommensurable» pour la littérature hongroise, mettant Péter Esterházy au même niveau que Miklós Mészöly, Dezső Kosztolányi ou encore Géza Ottlik. Dans Magyar nemzet, Zsuzsanna Körmendy salue la détermination avec laquelle l’homme a tenu à accomplir sa carrière d’écrivain :  «ce n’est pas la mort, mais bien lui qui a mis le point final à sa vie. Il n’a rien laissé d’inachevé. Pas même un accent ne manquait à la dernière phrase qu’il a écrite». Pour l’agence de presse autrichienne APA, la mort de l’auteur signe  «la disparition du maître de l’ironie hongroise post-moderne». Sur Internet, l’éditrice Ibolya Virág a commenté ce matin la nouvelle sur Twitter :

L’héritage de Péter Esterházy dépendra de ce que l’on en fera, selon Péter György du Népszabadság, dont nous avons choisi de reproduire ici ses mots, en guise de conclusion : «Le temps est maintenant celui du deuil, du chagrin, d’accepter la perte définitive de Péter Esterházy. Il ne dépend en revanche que de nous de décider jusqu’à quand il restera à nos côtés, jusqu’à quand nous vivrons à travers lui. Commencer tel travail, ça n’est pas autre chose que continuer à lire».