Miloš Zeman, l’agent autoproclamé de Poutine, Xi Jinping et Trump

Miloš Zeman a annoncé, en fin de semaine dernière, sa candidature à sa propre succession à la présidence de la République tchèque. A un an de l’échéance électorale, l’éventuelle reconduction du chef d’État sortant, habitué aux déclarations diplomatiques fracassantes, pose question. Dans un contexte de tension accrue entre les grandes puissances, certaines de ses positions, entre autres prorusse, sont vivement critiquées par ses adversaires.

Premier président de l’histoire de la République tchèque élu au suffrage universel direct en 2013, Miloš Zeman briguera donc un deuxième mandat  en début d’année prochaine. Les journalistes tchèques avaient fait une petite croix dans leur calepin à la date du 10 mars. Le locataire du Château de Prague, âgé de 72 ans, avait en effet annoncé que c’est ce jour-là, lendemain du quatrième anniversaire de son intronisation, qu’il ferait part de sa décision quant à la suite qu’il entendait donner à son quinquennat ; et aussi à une carrière bien remplie qui a fait de lui, avec ses deux prédécesseurs dans l’exercice de la fonction suprême, les Václav, Havel et Klaus, une des trois personnalités politiques les plus marquantes de l’ère post-communiste en République tchèque.




Une des plus marquantes, mais aussi une des plus controversées et clivantes ; un aspect dont Miloš Zeman joue d’ailleurs volontiers. Lors de la conférence de presse durant laquelle il a confirmé sa candidature vendredi dernier, l’ancien Premier ministre social-démocrate (1998-2002) s’est ainsi présenté, en russe histoire de mieux provoquer l’assemblée, comme « un agent russe, et, en particulier, un agent de Vladimir Vladimirovitch Poutine, […], un agent du leader chinois Xi Jinping, un agent de la nouvelle administration du président américain Donald Trump et un agent d’Israël. » Avant de conclure malicieusement que s’il est opposé aux sanctions économiques contre la Russie, c’est aussi et surtout parce qu’il est d’abord un « agent au service des intérêts tchèques ».

Prononcés sourire en coin et sur le ton sarcastique qu’il manie si bien, ses propos font écho aux critiques dont il est la cible. Partisan du dialogue avec Moscou, favorable à l’intensification des échanges avec la Chine et rare dirigeant européen à avoir soutenu ouvertement Donald Trump lors de sa campagne présidentielle – soutien qui lui vaudra d’être reçu à la Maison blanche en avril prochain, avant un nouveau voyage en Chine en mai – Miloš Zeman, loin de l’idée que se font traditionnellement les Tchèques du rôle essentiellement représentatif et fédérateur du chef de leur Etat comme le prévoit la Constitution, prône parfois des idées en contradiction avec la politique du gouvernement, brouillant ainsi pour les pays partenaires la lecture de la position officielle de Prague sur certains dossiers. Et tant pis – ou tant mieux, c’est selon – si son attitude de soliste fait grincer les dents de quelques « têtes bien-pensantes » appartenant au cercle qu’il qualifie de « pseudo-élites non élues », ou devient un casse-tête insoluble pour les diplomates en poste à l’étranger. « Nous ne vous sommes pas là pour vous apprendre ce qu’est l’économie de marché pas plus que ce que sont les droits de l’homme, au contraire, c’est de vous que nous voulons apprendre », avait-il ainsi par exemple déclaré à la télévision chinoise lors de sa première visite à Pékin en 2014.

Anti-réfugiés, mais pro-européen

« Pour se débarrasser d’un premier ministre qui ne vous convient pas, il y a une voie démocratique, les élections (…), et il y a une voie non démocratique qui s’appelle la kalachnikov », avait-il également lancé sur le ton de la boutade en début d’année dernière, cette fois au sujet de la crise des migrants lors d’une de ses nombreuses tournées plébiscites en province alors qu’il était en conflit ouvert sur la question avec le Premier ministre Bohuslav Sobotka.

Les migrants, justement… Certes, le gouvernement tchèque, comme ses partenaires du Groupe de Visegrád, refuse depuis le début les quotas de répartition imposés par la Commission européenne. Mais le président a vite saisi ce qu’il avait à gagner vis-à-vis de l’opinion publique en forçant les traits de son discours tout à la fois anti-réfugiés, anti-Islam et anti-Arabes. A l’automne 2015, alors en visite dans la région de Zlín (Moravie de l’Est), Miloš Zeman, grand défenseur de la cause israélienne, avait poussé le bouchon jusqu’à affirmer à propos des migrants musulmans qui pourraient être accueillis en République tchèque (aucun ou presque ne l’a encore été depuis) qu’ils « appliqueront la charia et que donc les femmes infidèles seront lapidées et les voleurs auront les mains coupées. Nous perdrons alors la beauté de nos femmes, car elles seront voilées dans des burqas de la tête aux pieds. Certes, je peux imaginer des femmes pour lesquelles cela serait préférable, mais je n’en vois aucune ici ». Fin de citation…

Pro-européen déclaré aussi paradoxal que cela puisse paraître, et malgré sa mauvaise réputation de prorusse à l’ouest des frontières de la République tchèque, Miloš Zeman, que le quotidien économique Hospodářské noviny présentait comme « un clown imprévisible » en matière de politique internationale, apparaît aujourd’hui, fort du soutien d’une majorité de la population (jusqu’à 60 % d’opinions favorables selon les récents sondages), comme le principal favori à sa succession. Et en attendant de voir quel sera l’éventail de ses adversaires, tous ceux que cette perspective n’emballe pas – ils sont nombreux eux aussi – ont encore dix mois pour (ré)agir.

Guillaume Narguet