Lire pour redonner un visage aux migrants

Cette contribution est le premier volet d’une série destinée à comprendre l’exil vers la France des écrivains d’Europe médiane.

Le XXe siècle a été désigné par Edward Saïd, reprenant les propos de George Steiner, comme le siècle des migrations. Si notre connaissance des chiffres et des lieux de migration devient de plus en plus précise, cette expérience, qui dérange les schèmes modernes de l’identité : territoire, communauté,… nécessite, en plus d’être expliquée, d’être comprise. Dans ce premier mouvement, en se concentrant sur les auteurs qui ont connu cette expérience, nous tenterons de comprendre pourquoi ils partent en exil et comment d’une expérience subie, par la littérarisation, ils en font une expérience choisie et orientant leurs œuvres.

« J’essaie de redonner un visage aux migrants » (Velibor Čolić)

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Pour saisir ce départ, nous pouvons, bien sûr, chercher dans les archives et les recensements pour retrouver les traces et les anecdotes des individus. Nous pourrons alors être aptes à mesurer les flux, à en connaître l’ampleur, à en saisir le contexte des migrations. Mais serons-nous capables de les comprendre ? Que nous disent ces chiffres sur l’identité de ceux dont ils reflètent le parcours ? Comment comprendre leur identité, non plus celle figée sur une carte, mais celle qui émerge du récit de l’expérience exilique ?Partir en exil, ce n’est pas partir en voyage. Brusque et violent, le moment de départ vous plonge dans une incertitude permanente – perdre son foyer, sans jamais être sûr d’en retrouver un. Vous partez également sans bagage, vous abandonnez les objets qui ont fait votre quotidien, les seuls bagages que l’exilé emporte avec lui sont ses souvenirs et son histoire qu’il présente comme unique carte d’identité. Les papiers que l’on vous demande sans cesse, vous ne pouvez que les raconter, les décrire. Votre vie tient dans une histoire.

Comprendre l’exil diffère de l’explication des migrations. Celle-ci relève d’une volonté de parvenir à une « vérité » sur les mouvements de population. Par des instruments de mesure précis, il est possible de quantifier scientifiquement les flux, et de parvenir à éclairer les causes déclenchant ces mouvements. Cependant, l’explication du contexte et la quantification des flux ne permettent pas d’accéder à la compréhension du phénomène. Pour comprendre, il faut s’intéresser aux motifs qui poussent l’individu à s’exiler : quel sens confère-t-il à ce phénomène si particulier ? Pour interpréter l’exil, nous choisissons de lier l’explication, en effet une analyse sérieuse ne peut se passer de données contextuelles, à la compréhension, c’est-à-dire de s’intéresser aux récits que font les individus de ce phénomène.

La littérature d’Europe médiane offre un corpus très riche de textes qui abordent la notion de l’exil. Du fait de l’Histoire de cette partie de l’Europe – choc du nazisme et du soviétisme – nombre d’individus sont partis en exil. Le vingtième siècle a conduit à mettre sur la route un grand nombre d’écrivains qui ont choisi de mettre en récit cette expérience. Aussi, nous proposons de prendre la route avec ces écrivains, afin de comprendre le visage qu’ils proposent, visage nourri de cette expérience.

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Partir en exil

Dubravska Ugresic dans l’essai « Writer in exile » tente de définir la particularité de ce phénomène. Le recours à la littérature semble nécessaire pour comprendre ce phénomène, en effet, comme elle l’indique : l’écrivain est le seul à laisser une trace sur la carte culturelle mondiale. L’identité d’auteur de ces écrivains est singulière. Elle est toujours menacée par l’interrogation portant sur les motifs de l’arrivée dans une nouvelle terre. L’écrivain ne sera jamais un écrivain parmi d’autres, mais toujours une plume qui devra légitimer sa volonté d’être reconnue par une nouvelle communauté lectrice. Devant toujours s’excuser d’être là, son identité, parfois utilisée comme un outil commercial dans les notices biobibliographiques, entrave sa liberté. L’écrivain, qui ne veut pas devenir un témoin, mais un artiste, doit alors légitimer le nouveau visage qu’il souhaite faire connaître par la communauté de lecteurs. Ce détachement de l’identité du témoin des catastrophes du XXe siècle s’exprime au travers d’une mutation sémantique qui porte sur le sens qu’ils confèrent à leur exil.

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Si l’exil est perçu sémantiquement comme une condamnation formulée à l’encontre d’un individu qui est banni de la cité, il faut voir que ce sens est contredit par les auteurs de la francophonie choisie d’Europe médiane. Lorsque Virgil Tanase, auteur d’origine roumaine qui est banni par le régime de Nicolae Ceaușescu, revient sur la notion d’exil, il refuse de percevoir celui-ci comme un bannissement, mais préfère entrevoir celui-ci sous le signe du choix.

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Dans son livre d’entretiens, il affirme que lorsqu’il est arrivé à Paris, il se sentait libre et non pas persécuté par le pouvoir communiste. Ce que refuse l’auteur c’est la mythologie exilique qui ferait, de celui qui en est victime, un pantin de l’Histoire. Du fait d’une décision politique, l’exilé serait condamné à errer sur les chemins.

Par cette réflexion, Tanase souhaite montrer que si l’exil ne transforme pas « un salopard en héros »[1], il expose l’individu à une expérience qui ne doit pas devenir sa « profession », mais un événement capable de déclencher une réflexion. Ce que les exilés d’Europe médiane refusent, c’est que d’être perçus selon une identité prise dans la mythologie qui accompagne les « victimes de l’Histoire » ; au contraire, ils souhaitent être perçus comme des individus libres ayant choisi l’exil. Aussi, la mise en récit de leur exil constitue une tentative de faire d’un événement où le sujet est passif, un choix exprimé par l’individu.

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C’est cette pensée qui guide la rédaction des mémoires de Virgil Gheorghiu. Le titre de cet ouvrage en porte la marque: L’épreuve de la liberté. Dans ses mémoires, l’auteur indique qu’il aurait pu choisir de rentrer en Roumanie, mais ce choix aurait été une condamnation de son identité et de la Roumanie elle-même. Choisir de partir en exil, n’est plus alors perçu comme une fuite, mais comme un choix engageant. Par cette expression, nous entendons la volonté qu’expriment les sujets de pouvoir choisir leur destin.

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«  Etre ou ne pas être une miette de la Roumanie libre dépend uniquement de ma volonté. Si je rentre, je deviens un Roumain captif et asservi. Si je ne rentre pas, je reste et préserve par ma seule présence un morceau de la Roumanie libre ».[2]

Paradoxalement, la seule façon de pouvoir conserver son identité roumaine, réside donc dans le choix de l’exil, de ne pas mener une « bios abios ». C’est sur les chemins, au sein d’une nouvelle communauté, que l’auteur pourra conserver les traits qui ont constitué sa « roumanité ». Cette réflexion sur la possibilité de se maintenir en exil, permet de revenir sur ce qui fonde, selon les auteurs, leur identité.

Par le récit de leur exil, les auteurs démontrent que leur identité n’est pas prise dans les schèmes de l’identité forte : ceux inscrits sur une carte d’identité, mais par les choix qu’ils font. C’est dans ce but, que la configuration narrative de leur exil est essentielle à saisir. En effet, selon eux, la seule considération identitaire qu’ils acceptent n’est pas celle qui émerge d’une pensée du lieu, mais celle présente dans le récit de leur expérience. Le récit devient alors explication – ils donnent les causes de leur exil- qui permet de comprendre le sens qu’ils confèrent à leur exil. Cette seconde vie, n’est pas une vie qu’ils présentent sous le statut de  victime, mais bien plus, une vie marquée par l’expression d’un choix individuel afin de pouvoir conserver une vie éthique.

La communauté de naissance devenue infernale, le départ devient une nécessité

La compréhension de l’exil des francophones choisis doit alors se pencher sur les causes de ce phénomène. Par cause, nous n’entendons non pas celles empiriques, mais celles que l’auteur tisse dans son récit. Christine Arnothy, dans J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir, offre un récit exemplaire de la légitimation de son exil. Si l’incipit de son roman, expose la vie dans une cave budapestoise lors de la libération soviétique de la ville ; les motifs qu’elle expose, pour justifier le choix de la migration, ne résident pas essentiellement sur ceux de la guerre. En effet, celle-ci décrit, peu à peu, la communauté budapestoise comme devenant une société animale, où les valeurs humaines semblent avoir disparues.

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« La conduite de nos amis cadre bien avec le spectacle qu’offre actuellement la capitale. Elle n’est ni repoussante ni inconcevable. Toutes les notions morales sont bouleversées dans cette ville en ruine. Le vice compte pour la vertu et les cœurs durs ont plus de chances de survivre que les cœurs tendres. […] Des êtres fantomatiques nous croisent sur les trottoirs : ils sont déguisés comme si, nous étions les protagonistes de quelque drame shakespearien, des rescapés hors la loi, vivant en marge d’un monde normal »[3].

Aussi, si une analyse en termes de migration peut percevoir le départ comme étant causé par la guerre, il faut percevoir que le sens que confère l’auteur à celui-ci n’est pas exactement le même.

Si le départ est choisi, ce n’est pas en fonction des risques, mais, avant tout, puisque la communauté est devenue folle et représente un mundus inversus. Ainsi, il n’est plus possible de continuer à vivre en son sein. Ce récit expose la mutation, la rhinocérisation (pour reprendre une expression de Ionesco) de la communauté dans laquelle était inscrit l’individu. C’est à cause de la transformation, de l’impossibilité de pouvoir communiquer et vivre dans la société que l’individu choisit de partir, alors qu’il n’y est pas forcé. Choisir l’exil se résume à choisir de vivre une « vie normale». Le « eux » que dessinent les francophones choisis n’est pas perçu comme étant représenté par un envahisseur extérieur, les soviétiques notamment, mais par la société elle-même qui se transforme en enfer.

Tzvetan Todorov présente selon les mêmes causes son exil en France. Ce n’est pas une fuite, mais un choix de se maintenir en vie. Dans le livre d’entretien Devoirs et délices : une vie de passeur, il raconte son enfance et son implication au sein de son collège où il était chef des pionniers. Il explique alors comment, par jalousie exprimée envers une jeune fille, il a convoqué celle-ci et l’a fait pleurer. Le récit de cet événement expose la cause de son exil.

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« Mais le reste du temps, il faut vivre, et c’est autre chose qui se produit : une gangrène en profondeur, une corruption générale de tout. Ce que révèle mon petit épisode, c’est l’effacement de la frontière entre le public et privé, le moralisme rigide, la vulnérabilité de l’individu face au représentant de l’appareil Etat-Parti. Et donc la corruption de l’enfant que j’étais alors. »[4]

Il n’y a pas alors de bannissement, mais simplement un choix de ne pas sombrer dans la gangrène du pays. Les termes médicaux employés par Todorov permettent de désigner la façon dont le régime pénètre l’ensemble des membres de l’Etat : les citoyens de ces « républiques » sont soumis à la gangrène et à la corruption. C’est d’un corps malade qu’il faut se séparer afin de pouvoir maintenir une vie éthique. Ainsi, il est à propos de parler de l’exil comme d’une déchirure, non pas territoriale, mais se produisant eu égard à une atmosphère maladive corrompant l’être dans sa quotidienneté.

Par le retour sur cette expérience, l’auteur se positionne en rupture avec ce monde ; le portrait du « je » qu’il propose se présente comme diamétralement opposé à cette figure. Le récit de l’exil permet de présenter celui-ci comme le choix exprimé par un sujet qui se détache de la communauté devenue folle ; ainsi, si cette communauté représente le contexte familier du sujet, la rhinocérisation de celle-ci conduit à la faire devenir un « eux », duquel il convient de se détacher. L’exil semble alors être la seule possibilité de pouvoir conserver son identité.

« Václav Havel en a bien parlé : la perversité des régimes communistes, c’est qu’il n’y a pas, d’un côté, « eux » et, de l’autre, « nous » – « eux », les méchants qui nous oppriment, et nous qui subissons l’oppression en attendant de pouvoir nous en libérer. Non tout le monde participe parce que c’est notre vie et qu’il n’y en a pas d’autre. Une autre attitude paraît facile à imaginer une fois que la dissidence est devenue possible. Mais tant qu’il n’y en a pas… »[5]

Loin du manichéisme qui voudrait situer le bien et le mal comme deux instances séparées, Todorov répond à tous les tribunaux hâtifs de l’histoire qui condamnerait son exil ou le fait qu’il n’est pas appartenu à la dissidence. Le choix de l’exil est présenté par les auteurs comme la seule possibilité de ne pas tomber dans la gangrène soviétique. Si cette affirmation ne reflète pas la vérité empirique, en effet certains auteurs ont choisi l’exil intérieur (Imre Kertész, voir à ce propos : Journal de galère) ou la double pensée (Czesław Miłosz, voir à ce propos : La pensée captive et sa description de l’effet ketmann), elle marque le positionnement de ceux-ci.

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L’exil n’est plus condamnation, mais choix, l’opportunité de pouvoir se maintenir en vie.

Un visage teinté du choix qui se rechampit lors de la traversée des frontières

Commencer à partir en exil avec les auteurs de la francophonie choisie d’Europe médiane nécessite donc d’être à l’écoute de ce visage qui se détache de leur fiction. En effet, ce visage ne respecte pas la vérité empirique, mais respecte une autre vérité : peut-être celle de la fiction ? C’est-à-dire celle d’un individu qui dépeint son visage au travers du récit des événements qui l’ont fondé.

Le critère de validité de ces récits n’est plus alors celui de la vérité, mais de son authenticité. Ce rapide parcours nous permet de voir que la compréhension de l’exil, à la différence de la migration, doit naître de la saisie du sens que l’individu exilique confère à ce phénomène. Cette narrativisation permet d’échapper à un des schèmes communs des sociétés d’accueil pour percevoir ces auteurs : des victimes du siècle.

Au contraire, ils souhaitent être perçus selon un autre imaginaire : celui de la liberté individuelle qui peut s’engager dans un parcours existentiel singulier. Il faut comprendre alors ces penseurs comme animés par la volonté de se détacher d’une communauté devenue folle, pour pouvoir conserver leur intégrité ainsi que leur liberté.

L’exil alors n’est plus une condamnation, mais devient un choix. Néanmoins, le parcours de l’exilé pour rejoindre la nouvelle communauté nécessite le passage de la frontière.

Nous verrons par la suite comment d’une notion territoriale, les auteurs que nous considérons perçoivent la frontière comme étant un enjeu éthique.

Notes
  • [1] Arnothy Christine, 2014, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir, Hachette., Paris, Livre de Poche Jeunesse, 384 p.
  • [2] Todorov Tzvetan, 2002, Devoirs et Délices : Une vie de passeur, Seuil., Paris, Seuil, 394 p.
  • [3] Ibid, p.44.
  • [4] Tanase Virgil et Tézé-Delafon Blandine, 1990, Ma Roumanie, Paris, Ramsay, 241 p.
  • [5] Gheorghiu Virgil, 1995, L’épreuve de la liberté : Mémoires, Monaco, Editions du Rocher, 375 p.

Axel Boursier

Doctorant

Doctorant en communication à l'Université de Cergy-Pontoise.