Le spectre de heurts interethniques en Hongrie

Dans le Nord de la Hongrie, des militants d’extrême-droite ont pris possession du village de Gyöngyöspata pour intimider la population rom locale. Dans les régions défavorisées du pays, l’instabilité sociale consécutive à l’augmentation de la pauvreté laisse craindre une dangereuse dégradation des relations interethniques.

Magyar garda, le 23 octobre 2009 (HU-lala)

Que se passe-t-il exactement à Gyöngyöspata ? Dans cette petite localité de 2.500 habitants située à 100 kilomètres à peine au Nord-est de Budapest, les relations se sont brutalement tendues entre Roms et non-Roms. Depuis plus d’une semaine, des « patrouilles d’autodéfense » liées à l’extrême-droite ont investit la commune pour intimider la population rom, qu’elles accusent d’être à l’origine du suicide d’une personne atteinte de maladie. Un simple fait divers monté en épingle par le parti Jobbik qui espère ainsi démontrer que le gouvernement n’est pas capable d’assurer lui-même la sécurité de ses administrés contre ce qu’il appelle la « criminalité tsigane ». Quelques dizaines d’hommes, habillés en uniformes paramilitaires, rangers et blousons bombers, se relaient pour maintenir la pression sur les Roms, en contrôlant les carrefours et en patrouillant dans les parties Roms, en périphérie du village. Le harcèlement se poursuit même la nuit où ils passent devant les maisons, protégées par leurs propriétaires armés de simples morceaux de bois, en proférant des insultes racistes.

Le « printemps rom » pourrait être chaud

Le risque de dérapage et d’escalade de la violence est important car tout cela se passe sous l’œil goguenard de quelques policiers – dont une récente étude a montré que la majorité d’entre eux soutient Jobbik – qui se contentent d’observer les membres de la Magyar Nemzeti Gárda, fouler aux pieds l’ordre républicain. L’Etat de droit n’existe plus à Gyöngyöspata où ce sont désormais les « Gárdisták » qui assurent la « sécurité ». Le ministre de l’Intérieur Sandor Pintér a beau affirmer que « La police nationale a ordonné des contrôles et son effectif est en nombre suffisant pour assurer une présence permanente,  capable de maintenir l’ordre et la sécurité publics« , cela paraît léger au regard de la situation. Aurait-elle la capacité, ou même la volonté, de s’interposer en cas d’escalade de la violence ? Une chose est certaine, l’Etat hongrois est incapable de juguler les frustrations et la colère accumulées dans ces espaces perdants de la transition économique.

Budapest, le 8 avril 2010 (HU-lala)

Ce qui se joue à Gyöngyöspata n’est peut-être que l’avant-goût d’un mouvement de plus grande ampleur car, plus au Nord-est, la situation est encore bien plus délicate. Tous les ingrédients y sont réunis pour donner lieu à une crise sociale majeure : appauvrissement généralisé de l’ensemble de la population ; hausse du chômage ; augmentation des prix de l’alimentation ; mise en place d’un plan de rigueur économique qui se traduit par une réduction de l’aide sociale et signifie pour les plus pauvres une précarisation extrême de la vie quotidienne, jusqu’à l’insécurité alimentaire la plus totale. De la crise sociale à la révolte, il y a un abîme qui pourrait être franchi à la faveur d’un fait divers, par exemple. C’est en tout cas ce que craignent beaucoup d’observateurs sur le terrain car le fossé n’a cessé de se creuser ces dernières années entre Roms et non-Roms. Les tensions sécuritaires sont de plus en plus fortes entre une minorité rom souvent réduite à de la petite délinquance et le reste de la population locale, elle aussi frappée par les restrictions économiques et dont une partie importante s’est tournée vers Jobbik, le parti qui désigne les Roms comme un fardeau social et les responsables de cette situation.

Les campagnes abandonnées par l’Etat

L’état régalien a dramatiquement reculé ces dernières années, particulièrement dans les villages reculés des espaces périphériques de la Hongrie, où l’on n’a plus vu de patrouille de police depuis bien longtemps. C’était tout le sens des promesses électorales de Jobbik l’an dernier, qui avait assuré à la population locale, se sentant abandonnée à son propre sort par l’Etat, qu’il les protégerait contre la « criminalité tsigane ». Pour Gabor Vona qui s’est exprimé mercredi au parlement, le constat est clair : les autorités ont failli à assurer la sécurité. Le voici qui met ses théories en pratique, et l’Etat hongrois qui n’a jusque ici pas réagit, se montre impuissant. La situation juridique est confuse. Ce qui ressemble en tout point à une milice désarmée se protège derrière une association de bienfaisance. Selon la législation hongroise, le chef d’accusation d’ « incitation à la haine raciale » n’est retenu que lorsque qu’il y a agression physique directe.

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Corentin Léotard

Journaliste

Rédacteur en chef de Hulala