Le billet de Patochka : « Allons enfants ! »

A l’heure où les chères « têtes blondes » se préparent pour les nombreuses fêtes de fin d’année dans leurs écoles, récitent leurs poésies et égrennent les chansonettes apprises par coeur et en choeur, il arrive qu’en Hongrie, entre les jolies coccinelles et les petits lapins, on puisse entendre des comptines aux paroles plus que surprenantes :

« Coccinelle, envole-toi. Les Turcs arrivent! Ils te mettront dans le puits de sel. Ils t’en retireront. Ils te mettront sous la roue. Ils t’en retireront. Ils te mettront dans un four, ils t’en retireront. Voilà les Turcs qui arrivent, ils vont bientôt venir te tuer. »

Les enfants, le sourire aux lèvres, les parents, camescope en main : c’est une chanson qui appartient au patrimoine national et fait partie de la liste des programmes obligatoires de l’Éducation nationale hongroise et, curieusement, tout le monde trouve cela tout à fait normal, car des générations d’écoliers l’ont apprise.

Bien sûr, en remettant ces paroles dans le contexte historique de l’occupation ottomane qui a duré plus de 150 ans en Hongrie, on pourrait arguer sur le bien fondé de l’apprentissage de l’Histoire, du patrimoine folklorique et de l’héritage culturel. Mais, peut-on raisonablement  trouver ce choix de texte (pédagogiquement) justifié… ? Et quand bien même, les Turcs aient été les ennemis numéro un des Magyars voilà plus de 500 ans,  les petits lapins et les coccinelles des maternelles comprennent-ils le contexte (encore faut-il qu’il leur soit expliqué …) avec l’emploi du futur simple et du futur immédiat dans le texte hongrois « mindjàrt jönnek », n ‘y a-t-il pas un risque de confusion ?

Les détracteurs de ce papier avanceront alors les paroles sanguinaires de la Marseillaise, qui entendent mugir « ces féroces soldats, qui viennent jusque dans nos bras, égorger nos fils et nos compagnes », et qui propose aux enfants de la patrie de marcher ensemble pour qu’ « un sang impur abreuve nos sillons ».Que néni! Outre les maintes tentatives avortées pour la révision du texte de l’hymne français, pour en adoucir la teneur, la différence avec le sujet du jour reste de taille, puisque la Marseillaise ne désigne aucun « ennemi » explicitement et qu’elle n’est pas une comptine.

Voilà donc en quels termes la problématique se pose : à l’heure où « l’amitié économique » entre les peuples (pour ne pas dire Nations) cimente les bases mêmes de l’idée européenne, au moment même où la Turquie frappe légitimement aux portes de l’UE, et dans une société de plus en plus sensible aux valeurs de l’extrême droite, il semblerait que ce choix pédagogique ne soit pas des plus adéquats, ni des plus pertinents.

Yann Patochka