« Moi, je ne suis pas syrien, alors… »

…alors je peux aller me faire voir. C’était ce que semblait vouloir dire Masoud l’afghan. C’était au début du mois de septembre à la gare Keleti de Budapest.

Il n’y en a que pour les Syriens dans les médias. Le Syrien est la Rolls du réfugié. Il suffisait de se promener sur le parvis de la gare de l’est à Budapest cet été pour voir comment les choses se passent. « Where are you from ? Wich country ? Your country ? Country ? Syria ? », commence par demander le journaliste aux migrants qui végètent en attendant d’embarquer dans un train qui ne vient pas depuis des jours. Si la réponse est négative, l’envoyé spécial fait mine de s’intéresser à ses interlocuteurs quelques  secondes de plus, mais cherche déjà du regard une échappatoire, un « vrai » réfugié sans ambiguïté. Pour le novice, la confusion est facile avec les Afghans et les Pakistanais. Mais jamais un micro de radio ne s’est tendu ni une caméra approchée des groupes de Bangladais, trop différenciables.

La chose était parfaitement intégrée par les migrants eux-mêmes : il y a les Syriens, attendus par Angela Merkel, et les autres. Et cela n’allait pas sans créer sans des tensions. Dès le début du mois de juillet, trois jeunes Syriens rencontrés en Serbie quelques centaines de mètres avant la traversée de la frontière hongroise se plaignaient : « c’est drôle, tout le monde est syrien maintenant ! Même les Afghans avec leurs yeux bridés ! ». Un autre Syrien le racontait aussi, à la sortie de Buda, prêt à se lancer sur l’autoroute en direction de l’Autriche, à pieds. C’était lors d’une de ces grandes « marches de la honte » qui allait attirer l’attention du monde entier.

« Maintenant tous les Afghans et les Irakiens disent qu’ils sont Syriens pour avoir l’asile, mais il n’y a pas de guerre chez eux (sic!) ! Chez nous on a une vraie guerre. En Syrie on ne peut plus faire 100 mètres dans la rue, à cause de Bachar et ses armes chimiques. Et il y a aussi ISIS et le Hezbollah de Nasrallah… »

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Il est ingénieur mécanique, sa femme et ses enfant sont restés en Turquie.

« Je ne voulais pas faire la route avec eux car c’est trop dangereux. On a marché des dizaines de kilomètres pour traverser la frontière, on a dormi deux nuits dans les bois, en espérant échapper à la police, les enfants avaient peur. Beaucoup de Hongrois nous ont aidé, mais la police a été très dure, un bébé a été séparé de sa mère. Un de nous est resté quatre jours en prison à la frontière, sans manger ! ».

Vraiment ? « Oui, c’est parce qu’il refusait de donner ses empreintes. Ça faisait cinq jours qu’on était bloqués à la gare à Budapest, j’ai plusieurs fois essayé de monter dans les trains, mais rien à faire, alors on s’est mis en route ».

Les Syriens crient « Syria, Syria ! » et les Afghans répondent « Afghanistan ! Afghanistan ! »

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Retour sur le parvis de la gare internationale de Budapest où des fillettes perchées sur des épaules, haut parleurs en main, chantent et haranguent la foule qui reprend en cœur. Des cameramen du monde entier sont installés dans des sièges confortables, caméras braqués sur la foule, et attendent que la situation dégénère entre les migrants et les policiers qui bloquent l’accès aux trains pour se mettre au boulot. On dirait des pêcheurs à la ligne le dimanche. La situation est grotesque et amuse Masoud. Masoud comme… « Comme le commandant ! », dit-il en rigolant, car il rigole facilement, et sourit le reste du temps. Il préfère rester derrière le rempart de caméras et d’appareils photo. « On sait jamais, si ma famille me voit à la télé, je me fais tuer ! En Afghanistan on n’aime pas trop ça se montrer », s’amuse-t-il encore.

Devant les caméras, les Syriens crient « Syria, Syria ! » et les Afghans répondent « Afghanistan ! Afghanistan ! ». Il ne vient pas de Kaboul, mais d’un petit village de sa région. Il travaillait pour une Agence allemande de coopération internationale, la Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ). Il a dû partir sous la pression des « Talibans, Daech, Al Qaeda, tout ça… ». Il a été menacé plusieurs fois. « On est parti à vingt-cinq et maintenant on est plus que quatre. Un du groupe est mort à la frontière entre l’Afghanistan et l’Iran, et les autres, ont les a perdus en route, je ne sais pas où ils sont ». D’ailleurs, il doit passer un coup de fil à l’un d’eux avec Viber.

La frontière hongroise n’a pas été vraiment difficile à passer, par dessus les barbelés, raconte-t-il.

« Mais on a dû laisser nos empreintes et ça c’est une très, très mauvaise nouvelle. On est extrêmement abattus parce qu’après deux mois de combat pour arriver jusqu’ici, les laisser, ça veut dire qu’on sera peut-être renvoyés d’Allemagne ici. Je ne suis pas syrien alors… On a dit aux policiers qu’on refusait de les donner, mais on n’a pas eu le choix, ils nous ont certifié que ça ne nous empêcherait pas d’aller où on veut, mais c’étaient des mensonges… »

« On a prit un taxi peu après la frontière, le chauffeur était un vieux monsieur, il avait l’air gentil, alors j’ai cru qu’on pouvait lui faire confiance… Il nous a demandé 1000 euros pour nous emmener tous les quatre à Budapest. On est arrivé très rapidement…il nous a déposé…il est parti et….on n’était pas à Budapest. On a fini à pieds sur presque 150 km, on a marché deux jours et toute une nuit sans s’arrêter. C’était comment déjà cette ville…attends je te montre sur mon GPS… »

Ils sont nombreux comme Masoud (en photo) à traverser l’Europe sans savoir ce qu’il va advenir d’eux, Syriens, ou non.
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Photos : Hulala.org

Corentin Léotard