«En tant que guitariste de jazz rom, qu’est-ce que j’avais à perdre ?»

Le grand guitariste et compositeur Ferenc Snétberger mériterait d’être aussi célèbre en France qu’il l’est en Hongrie et en Allemagne. Rencontre avec ce musicien, né en 1957 à Salgótarján, lors d’un stage d’été pour enfants défavorisés, roms pour la plupart, organisé par le Snétberger Music Talent Center, sa fondation. Celle-ci a été récemment distinguée par le prix Justitia Regnorum Fundamentum.

La version originale de cet article écrit par Gabriella Szijjartó, a été publiée le 19 août 2016 dans Szabad Föld sous le titre «Snétberger Ferenc:Kincsvadászat az életem» (Ma vie est une chasse au trésor). La traduction en français a été réalisée par Paul Maddens.
Les chemins de la destinée ne sont pas seulement impénétrables, ils sont également sinueux. Le votre, depuis Salgótarján, en passant par Budapest et Berlin, vous a conduit à Felsőörs dans le haut pays du Balaton.

Ma route jusqu’à ce jour est vraiment longue et difficile. Une « carrière rapide » est donnée à peu de personnes, et d’ailleurs il vaut mieux travailler durement pour réussir et progresser par degrés plutôt que de tomber d’un sommet éphémère. J’ai la même origine que ces enfants roms défavorisés mais très doués en musique. J’ai peut-être seulement eu plus de chance.

Pourquoi vous sentez-vous plus chanceux qu’eux ?

A Salgótarján (ndlr : où est né Snétberger, dans le nord de la Hongrie) nous vivions dans la pauvreté, dans des conditions semblables à celles des autres familles roms, mais chez nous la musique nous aidait à supporter les difficultés quotidiennes. Mon père était reconnu comme un bon guitariste, le soir il jouait du jazz américain et du Django (ndlr : Django Rheinardt) et il entretenait sa famille de sept enfants grâce à cela. C’est lui qui m’a fait aimer cet instrument et cet art, alors que les autres n’entendaient du jazz que sur Radio Free Europe. A côté de mes quatre sœurs, avec mes deux frères aînés, nous nous livrions à un combat rapproché pour l’unique guitare. Il fallait que j’attende beaucoup pour que vienne mon tour et que je puisse un peu « gratter ». Mes parents ont remarqué mon sens musical et ma mère a insisté pour m’inscrire à l’école de musique quand j’avais 13 ans. Ça a tout changé, je suis devenu amoureux de la guitare classique. Par chance, il y avait en moi le désir d’aventure et le courage pour que je voie déjà le monde alors que j’étais encore jeune.

«Le soir, mon père jouait du jazz américain et du Django Rheinardt»

Qu’est-ce qui vous attendait dans le vaste monde ?

Le choc des cultures ! Dans le club culte de Berlin-Ouest, le Quartier, dans les années 80 les chanteurs les plus passionnants de rock, de blues, de jazz grouillaient. C’était une autre dimension par rapport à la vie au-delà du rideau de fer. C’est là qu’ils organisaient tous les ans le festival « Jazz en Juillet », auquel j’ai été invité en 1988. En tant que complet inconnu j’ai eu droit de me produire vingt minutes, avant Al di Meola.

Au juste, comment avez-vous réussi à accéder à ça ?

J’ai rencontré ma future épouse allemande en Hongrie. Les Berlinois de l’Est qui vivaient chez nous pouvaient rendre visite à leurs parents berlinois de l’ouest avec une autorisation et quand elle passait le Mur, elle emportait quelques cassettes avec elle pour les faire écouter dans les clubs de là-bas. C’est comme ça que j’ai reçu une invitation pour le festival. J’ai eu du mal à croire que ces applaudissements énormes étaient pour moi. Cet instant a déterminé ma vie. J’ai su que je reviendrai.

«Nous nous sommes lancés avec une guitare et quelques centaines de marks, je parlais à peine l’allemand»

Quand vous êtes-vous décidé ?

L’année suivante, en 1989, quand le mur de Berlin craquait de partout pour de bon. Nous avions commencé notre vie commune avec ma femme à Budapest, nous sommes partis difficilement de Hongrie mais la liberté et le foisonnement musical plaidaient en faveur de Berlin. Nous nous sommes lancés avec une guitare et quelques centaines de marks, je parlais à peine l’allemand.

Vous n’aviez pas peur de l’inconnu ?

En tant que guitariste de jazz rom, qu’est-ce que j’avais à perdre chez moi ?! Je conseille aux enfants du Centre d’Aptitude Musicale de Felsőörs de prendre des risques, d’essayer de nouvelles choses. Je sais que face à l’inconnu le foyer misérable représente le nid, mais je crois dur comme fer que pour les Tsiganes, la seule possibilité de réussite est l’apprentissage assidu. C’est en eux, chez ces jeunes, ils amènent dans leur musicalité l’aptitude innée à l’improvisation – il faut tirer cela hors d’eux car en cela ils sont bons et imbattables. Ils en tirent un sentiment de réussite, en partant de là, on peut les inspirer vers des études musicales.

«En tant que guitariste de jazz rom, qu’est-ce que j’avais à perdre ?»

Photos - © Zsófia Raffay (www.snetberger.com)
Photos – © Zsófia Raffay (www.snetberger.com)
Donc dans le Centre Snétberger vous formez 60-65 futurs musiciens roms ?

Nous les choisissons avec grande circonspection, mais pour autant il n’y a pas ici 60 ou 65 jeunes doués. Ils sont adroits, je le dirais plutôt comme ça. Il faut un ou deux ans pour que se révèle leur potentiel. Une chose est sûre, il y a de grandes chances pour que la musique les accompagne toute leur vie, même si cela ne sera pas leur profession. Par contre, les plus prometteurs reviennent ici depuis déjà trois ou quatre ans. Pendant ce temps environ 30 enfants ont été admis au conservatoire, en école supérieure, et je fais des concerts avec les meilleurs, ici et à l’étranger. Ils ont un succès énorme, plus d’une fois le public est debout pour les applaudir.

Comment les enfants arrivent-ils jusqu’ici ?

Nous parcourons le pays avec mes collègues pour les recherchons et les écouter. C’est une chasse au trésor extrêmement palpitante. Devant moi il n’y a pas de mystère, je regarde un enfant et je sais de quoi il est capable. Il n’y a même pas besoin qu’il joue beaucoup. Comment je le sais ? Je les connais, je suis l’un d’eux. Il arrive que je recrute un élève en qui un autre professeur ne croit pas. Je vois simplement en lui la possibilité de progrès. S’il vous plaît, écrivez dans l’interview qu’ils préparent et m’envoient sans crainte un enregistrement, j’écoute volontiers tout le monde ! Bien sûr, même ainsi, combien de points d’interrogation et de pierres d’achoppement se présentent le long de la route ! Car à partir de là, ces jeunes entament une longue route et le contraste est gigantesque entre le centre d’aptitude musicale qui est du XXIe siècle jusqu’au bout des ongles et le monde de chez eux. Ils passent douze semaines ici chaque année : six semaines l’été, trois en automne et trois au printemps. Ils apprennent avec les meilleurs musiciens hongrois et étrangers – entre autres avec mon fils Tony. Tous les instruments et le soutien technique est donné dans cet environnement merveilleux du haut pays du Balaton. Nous jouons ensemble dès le premier jour pour qu’ils puissent ressentir la joie qui réside dans le jeu collectif et nous les incitons à improviser. Ce sont des vertus énormes de notre stage par rapport aux écoles de musique traditionnelles. Pendant les autres mois, chacun va habituellement à l’école là où il habite, mais pendant ce temps aussi nos mentors les aident, les motivent. Nous faisons attention à ce que les enfants ne s’égarent pas.

Pour cela il faut de l’argent, n’est-ce pas ?

Le montage financier a été mis sur pieds par le Fonds Norvégien et par l’État hongrois, puis de nombreux soutiens s’y sont associés. Cette année le gouvernement a triplé son aide, la portant à 40 millions de forints (environ 130000 euros). Nous sommes sur des bases solides, enfin.

…Et en plus, il fallait pour que cela se réalise votre crédit professionnel et votre détermination.

Je me souviens que depuis l’âge de 25 ans, alors que je bâtissais ma carrière, cela me préoccupait de prendre sous mon aile d’autres musiciens doués. J’ai toujours cherché l’opportunité de faire quelque chose pour les miens. En tant qu’artiste guitariste déjà connu, j’ai expliqué lors d’une interview dans un journal allemand qu’avec les moyens des écoles de musique classiques, on peut difficilement amener à s’extérioriser la musicalité des enfants roms et qu’il faut approcher cela d’une manière particulière pour y parvenir. L’idée a plu. Le choix s’est arrêté sur Neukölln, où vit la plus grande communauté rom berlinoise. J’ai recruté des compagnons de musique décidés et j’allais trois fois par semaine enseigner à vélo à travers la ville. En y repensant, l’histoire du centre de Felsőörs a vraiment commencé là-bas à ce moment-là. Notre objectif est aussi que ces jeunes Hongrois, au-delà de leur développement musical, s’élèvent au rang de modèle dans leurs petites communautés. Je parle de tout cela avec les enfants pendant les cours, ainsi que de la tolérance : ils doivent être ouverts s’ils espèrent une acception inconditionnelle de la part des autres. Pour l’instant, dans la situation actuelle, il est toujours beaucoup plus difficile de réussir quand on a une origine rom.

Votre exemple montre que se battre a un sens.

C’est vrai, pour moi c’est déjà plus facile. Mais je ne sais combien de temps doit s’écouler pour qu’ils ne m’aiment pas seulement quand je suis sur la scène…

Ferenc Snétberger est né en 1957 dans le nord de la Hongrie à Salgótarján. Il a appris la guitare jazz et la musique classique. Il vit à Berlin depuis 1988. En 1995 il a composé In Memory of My People à l’occasion du 50e anniversaire de l’Holocauste. Il a ouvert en 2011 le centre de Felsőörs.

Photos – © Zsófia Raffay (www.snetberger.com)

Gabriella Szijjartó

Journaliste

Membre de la rédaction de Szabad Föld