Interview avec le journaliste hongrois Attila Mong (1/2)

Attila Mong est le journaliste qui animait l’émission politique matinale sur la radio nationale Kossuth (la France Inter hongroise en quelques sorte). Mis à pied il y a un an pour avoir protesté contre la nouvelle loi sur les médias, il travaille aujourd’hui avec le portail d’infos Origo.hu et vient de mettre en place un think tank de surveillance de la liberté de la presse. 

Interview réalisée au mois de novembre 2011

Attila Mong
Attila Mong (Crédit photo : Bakró Nagy Ferenc)

HU-lala : N’est-ce pas un luxe de parler de liberté de la presse dans le contexte social et économique actuel ?

Attila Mong : Il ne s’agit pas seulement des médias, mais aussi de la Cour constitutionnelle, de la nationalisation des fonds de pension…J’espère que les gens vont réaliser qu’on ne peut pas construire un pays avec succès sans libertés civiles. Orban veut créer un système démocratique – je ne pense pas qu’il veuille une dictature ni même un système autoritaire – mais une démocratie différente, dans laquelle la majorité des Hongrois se sente à l’aise. Il a réalisé que la majorité de la population se sent mieux dans un système un peu plus à l’Est qu’à l’Ouest. Peut-être qu’il a raison et pour le moment la majorité le soutient. Mais c’est encore un processus en cours, car très peu de temps s’est écoulé du point de vue historique depuis son arrivée au pouvoir.

Peut-on parler de « démocratie dirigée » en Hongrie ?

Je ne sais pas si l’on peut parler de « démocratie dirigée », en revanche je suis sûr que cela ne sera pas une démocratie « à la russe » car le contexte culturel est différent, les Hongrois ne le supporteraient pas. Tout va dépendre du succès économique du pays. Si succès il y a, le Hongrois moyen pourrait très facilement dire « je me fous de la politique, de la liberté de la presse, mais à condition que mon niveau de vie s’améliore. » Même le système Kadar était basé sur le niveau de vie [le dirigeant communiste à l’origine du « socialisme du goulash » qui avait assuré un certain bien être matériel à la population]. Quand il a cessé d’augmenter, ils sont devenus mécontents et ça a été le début de sa fin. »

Il y a aussi cette loi électorale…

Bien sûr, mais on peut bricoler le système électoral dans tous les sens, au final l’essentiel restera le vote pour ou contre des gens. Si les gens votent contre, il n’aura pas la légitimité du pouvoir et ne pourra rien faire. Dans cette région du monde, les gens ont une grande capacité à ne pas respecter et à négliger les règles. On peut le voire chaque jour dans la rue. On peut faire n’importe quelle loi, à partir du moment où elle n’est pas acceptée par la population, cela ne marche pas, car elle va trouver les moyens de la contourner. C’est significatif avec les taxes : il n’est pas tenable qu’une grande partie de la société ne paie aucune taxe. Pourtant la réforme du système n’a rien changé…

A quelle échéance peut-on imaginer la chute d’Orban  ?

La popularité de Fidesz baisse et la part de la population qui ne soutient plus personne est très élevé, cela devient un problème de plus en plus grand. Le problème est que toute l’opposition est discréditée, mise à part LMP [le parti de tendance écologiste, ndlr] et Jobbik [le parti d’extrême-droite, ndlr] qui n’ont jamais été au pouvoir. Jobbik peut encore monter, ce sont des gens assez intelligents stratégiquement. Le radicalisme leur a apporté beaucoup de votes mais ils doivent convaincre qu’ils ont la capacité à gouverner et c’est ce qui leur pose problème aujourd’hui car, pour le hongrois moyen qui n’habite pas dans un village du nord-est du pays, ils ne sont encore pas acceptables.

Quelle serait la capacité d’Orban à laisser se faire l’alternance. Peut-on imaginer une réaction agressive de sa part pour ne pas céder le pouvoir le jour venu ?

Non, je ne pense pas. Orban a déjà perdu des élections et on a vu comment il a pu réagir [en 2002, il a du céder le pouvoir aux socialistes, ndlr]. Il y a eu des manifestations, mais le transfert du pouvoir s’est fait normalement. Je ne pense pas non plus qu’Orban pourrait, par exemple, sortir la Hongrie de l’Union Européenne. Même si sa gestion des problèmes n’est pas la bonne, on ne peut pas nier le fait qu’il a hérité de problèmes énormes. Même s’il a été au pouvoir de 1998 à 2002, ce n’est pas lui qui a pas créé les problèmes et l’équation n’est pas possible à résoudre.

Que pensez-vous des mouvements de la « société civile » tels que « Egy millio démokraciaért » ?

Le système politique est discrédité et les gens n’ont plus confiance dans la politique, résultat des 20 dernières années. Ces mouvements sont donc très importants pour canaliser le mécontentement et éventuellement pour aider à faire émerger une force d’opposition. Mais ils ne peuvent pas remplacer les institutions politiques et ne joueront pas un rôle important, à moins de créer un parti ou de supporter un parti.

Propos rapportés par Corentin Léotard