Imre Kertész – « Les philosophes sont en général des gens très susceptibles »

Par Aurélien Peyrical

Le « Philosophie Magazine » de l’été 2013 offre un entretien exclusif avec le romancier et prix Nobel de littérature hongrois Imre Kertész. Au crépuscule de sa vie, l’auteur a accepté de donner un entretien qui pourrait bien être le dernier. Miné par la maladie depuis plus d’une dizaine années, Kertész n’écrit plus, mais évoque pour la première fois son attachement à la philosophie.

Pour qui a passé quelques temps en terre magyare, Imre Kertész n’est plus à présenter, mais les lecteurs français ne le connaissent guère, bien que la plus grande partie de son œuvre aie été traduite aux éditions du Seuil. Le plus fameux, « Être sans destin », évoque sans détours et sans compromis l’expérience de Kertész, déporté au seuil de sa puberté. L’occasion de découvrir ou redécouvrir l’œuvre d’un grand penseur.

L’entretien, mené par le directeur de la rédaction, Alexandre Lacroix, explore les rapports que Kertész a entretenu toute sa vie avec la discipline philosophique, à travers des lectures mais aussi des traductions, ce qui est moins connu. S’il considère les tâches de l’écrivain et du philosophe comme assez radicalement incompatibles, l’un explorant des vérités en systèmes, l’autre les possibles et l’imaginaire avec humour, Kertész a cependant traduit en hongrois – en partie pour des besoins alimentaires – la Naissance de la Tragédie de Nietzsche et travaillé sur Wittengstein qu’il a participé à traduire – le projet des Remarques Mêlées. De celui-ci, il retient l’expérience de l’impersonnalité, d’un impossible langage privé, qui fait écho à la parole du témoin survivant qui s’interroge sur sa propre situation au moment où sa parole semble à tous indésirable.

De retour des camps de concentration à 15 ans, Kertész a toujours recherché la pensée. Il a trouvé dans les classiques, ardemment parcourus, de l’Antiquité aux auteurs modernes, l’objet qui lui manquait pour répondre à ce désir. Nous apprenons en effet dans cet entretien que pendant la rédaction d’ »Être sans destin », il écrivait des pièces de théâtre de boulevard la moitié de l’année, et se consacrait les six autres mois à la philosophie.

Dans ce long entretien, il revient également sur la lecture de « L’Étranger » de Camus qui l’a marqué au moment où il cherchait une issue à l’oppression de toute pensée libre en Hongrie. Petit ouvrage de peu de prix, trouvé au salon du livre de Budapest en 1957, les premières lignes lui font l’effet d’une bombe et il dévore l’ouvrage d’un auteur « génial ». La première phrase d' »Être sans destin » : « Aujourd’hui, je ne suis pas allé à l’école » n’est pas sans rappeler l’ « Aujourd’hui, maman est morte » de Camus.

Kertész voudrait aujourd’hui encore « tout dire », comme il le confie à Alexandre Lacroix. Mais tous les destins, aussi exceptionnels et fabuleux soient-ils, doivent un jour toucher à leur fin. Espérons que cet entretien aux allures de testament donnera envie aux lecteurs français de se plonger dans une œuvre profonde et immanquablement anti-moderne.

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Cet entretien est à lire en version intégrale en français sur simple inscription gratuite sur le site de Philosophie Magazine (www.philomag.com). Traduit par Emese Varga, on déplore qu’aucune publication hongroise ne soit prévue pour le moment.