La Hongrie produit en masse des travailleurs pauvres

Selon le quotidien conservateur Magyar Nemzet, les chiffres positifs du gouvernement sur le front de l’emploi masquent une réalité crue : l’augmentation très forte des travailleurs pauvres depuis 2010.

Depuis quelques mois, le gouvernement de Viktor Orbán ne cesse de mettre en avant l’embelli dont bénéficierait la Hongrie sur le front de la lutte contre le chômage. Si l’on regarde les chiffres mis en avant par la communication gouvernementale, l’économie hongroise aurait créé 700 000 emplois depuis 2010. L’Office central de statistiques (KSH) met quant à lui en avant d’autres résultats flatteurs : l’augmentation du nombre d’actifs en emploi de 3,78 millions en 2009 à 4,4 millions en 2016, ainsi que la baisse du chômage à 4,4% de la population en situation de travailler.




Selon le Magyar Nemzet, les résultats positifs de la majorité conservatrice Fidesz-KDNP s’expliquent surtout par un « retour à la normale » après la grave crise économique de 2009, qui avait eu la peau du gouvernement socialiste-libéral de Gordon Bajnai. Ils sont également à mettre sur le compte de la poursuite de la politique de précarisation de l’emploi entamée par la gauche, avec le vote en 2011 d’un profond assouplissement du Code du travail et la généralisation du dispositif de travail obligatoire pour les bénéficiaires des allocations chômage. Le nombre des personnes concernées est ainsi passé de 30-50000 personnes à 218000 en six ans, ce qui a eu principalement trois effets : faire baisser artificiellement le taux de chômage, créer des effets d’aubaine en matière d’embauche dans le secteur public et produire massivement des travailleurs pauvres. S’il fallait réintégrer les personnes en situation de travail obligatoire dans les sans-emploi, le taux de chômage avoisinerait les 9% en Hongrie.

Magyar Nemzet met également en avant un autre biais statistique sur le front de l’emploi : celui des nombreux jeunes actifs émigrés en Europe de l’Ouest. Selon les chiffres produits par le KSH, ils seraient actuellement 116000 à l’étranger alors que d’autres estimations parlent plutôt d’une fourchette allant de 350 à 500000 personnes. Malgré une croissance de l’économie estimée à 3% – soit l’une des économies les plus dynamiques de l’Union européenne -, le marché hongrois reste très peu redistributif et ainsi très faiblement créateur d’emplois. Sur le long terme, la Commission européenne estime que la paupérisation des travailleurs et l’hémorragie de la main d’oeuvre font même courir le risque d’une contraction de l’économie hongroise en l’absence d’un marché intérieur suffisamment robuste. La pénurie de bras devrait en tout cas inciter le gouvernement conservateur à recourir à une main d’oeuvre immigrée davantage disposée à accepter les mauvaises conditions de travail et de rémunération. Le dumping social semble avoir de beaux jours devant lui au pays de « l’illibéralisme » théorisé par Viktor Orbán.

Ludovic Lepeltier-Kutasi

Doctorant

Directeur de la publication de Hulala. Doctorant en géographie (Université François-Rabelais, UMR CITERES/associé au Centre de recherches en sciences sociales (CEFRES) de Prague).