En Hongrie, l’avènement d’un nouveau populisme de gauche ?

La nomination du maire de Szeged László Botka comme tête de liste du Parti socialiste hongrois (MSzP) à l’élection législative de 2018 pose question. Au-delà d’un discours de rupture avec les années 2002-2010 durant lesquelles la gauche a mis en oeuvre une politique de type blairiste (« Troisième voie »), la « société des égaux » promise par Botka n’est-elle pas le signe de l’avènement d’un nouveau populisme de gauche en Hongrie ?

Logo_nepszava Article publié le 25 février 2017 dans Népszava. Traduit du hongrois par Ludovic Lepeltier-Kutasi.

István Ujhelyi, député européen socialiste, a peut-être raison : sans doute y a-t-il désormais, avec l’entrée en scène de László Botka, un leader et une vision pour mettre à bas le régime de Viktor Orbán. La question du parti n’est même pas évoquée. Même le responsable des élections István Hiller, mettant de côté un instant les débats stratégiques et les conflits au sein de l’intelligentsia, s’en est ouvert : pour lui, László Botka incarne « le futur solide de la gauche ».

Le parti « mis de côté »

Bien qu’il n’en ait fait aucune mention lors de son discours sur l’état du pays samedi 18 février dernier, Botka avait déclaré quelques jours auparavant à 24.hu « ne pas avoir construit sa carrière politique pour un parti, mais pour une cause, (…) d’ailleurs je m’occupe très peu du sort du parti après 2022. Sa situation actuelle ne m’intéresse pas beaucoup plus. Mon but est de battre Orbán ». La volonté est noble, mais sans parti, ce sera difficile.




Il semble assez clair qu’il sera possible de vaincre le pouvoir du chef du gouvernement. Le régime de Viktor Orbán ne correspond pas à une nécessité historique, ni à un désir émanant de la caractérologie nationale, ni à la nation, mais plutôt à un pouvoir s’exerçant sur une armée de mamelouks, réunie par un faisceau très fin d’intérêts économiques communs. Ce régime est mortel. Nous ne savons pas encore très bien à quel point celui-ci a imprégné les strates de la société, mais il est clair que dans n’importe quelle démocratie libérale, il aurait déjà été mis à terre. Il est tout à fait possible que le mouvement NOlimpia restera un épisode passager comme tant d’autres, mais il s’en faut de peu pour que tous ces moments coagulent et forment un jour une narration commune. Seule l’opposition est responsable de ne pas avoir su transformer le ras-le-bol social en ras-le-bol politique. La responsabilité n’est pas celle du « peuple stupide », comme tendraient à le dire celles et ceux qui n’arrivent pas à parler avec lui d’une même voix.

« Le populisme a trouvé un terrain fertile sur les errements des responsables politiques »

Botka est assez lucide sur la situation, lorsqu’il déclare notamment que le populisme a trouvé un terrain fertile sur les errements des responsables politiques, « lesquels ont pris leur aise dans le balancier de l’alternance entre le centre-gauche et le centre-droit, mais aussi sur le fait que la gauche n’ait pas trouvé de solution à l’appauvrissement de milliers voire de millions de gens. Ce qui a ouvert la route aux populistes, c’est que la gauche a cru qu’il n’y aurait pas de perdant de la modernisation. Alors qu’elle a offert un environnement favorable pour les mieux formés et diplômés, elle a désespéré tous les exclus de la nouvelle économie. Le populisme de droite n’est que le résultat d’une gauche faible et impuissante au pouvoir. Les gens ont cru que leur salut viendrait forcément d’un leader avec une poigne de fer ». La leçon qu’il faut en tirer, c’est que seule une personne qui a tiré ces conclusions à partir de l’expérience de la gauche au pouvoir entre 2002-2010, pourra se présenter avec un projet crédible en 2018.

Les croyances d’une gauche un peu gauche

Le changement de régime – ou en tout cas de gouvernement – aurait pu advenir dès 2014. La popularité soudaine de Gordon Bajnai après son discours du 23 octobre 2012 devant le pont Élisabeth était un signe avant-coureur. La principale cause des espoirs envolés et des attentes déçues des autres partis d’opposition reste le MSzP. Le problème n’est pas tant que le MSzP se soit positionné comme le principal parti d’opposition – car tel était le cas -, mais parce qu’il s’est servi de sa position dominante pour imposer Attila Mesterházy comme le candidat commun au poste de Premier ministre.

Cinq ans après la déroute de Ferenc Gyurcsány et la dissidence de la Coalition démocratique (DK), l’ambition poussive des socialistes a fortement rebuté l’opinion publique. Peut-être ces derniers avaient-ils encore en tête l’épisode de 1994 durant lequel le chef du parti, Gyula Horn, grand vainqueur des élections, avait ouvert sa majorité aux libéraux de gauche, alors que rien ne l’y obligeait. C’était pour lui une façon d’acheter le silence du parti anticommuniste et de tenir à l’écart ceux qui, au sein de son propre parti, avaient conservé la mentalité de l’ancien parti unique (dont le MSzP était l’héritier, ndt). Il l’a en tout cas fait croire.

La direction 2012-2014 du MSzP n’a pas vraiment réussi à tourner la page de la tactique de Horn. Elle n’a pas réalisé qu’en tenant à tout prix à une candidature socialiste au poste de Premier ministre, elle sapait la construction du micro-parti autour de Bajnai, dont la principale conséquence fut de provoquer une cuisante défaite électorale. Elle ne s’est pas rendue compte que le soutien extérieur à un gouvernement représentait un pouvoir plus grand que d’en prendre le contrôle. Alors que les gens gardaient un souvenir de paix civile du court mandat de Bajnai en 2009, Mesterházy n’est pas parvenu à réunir la confiance nécessaire. A l’approche de la victoire électorale de Orbán, le MSzP avait sans doute peur de Bajnai, lequel bénéficiait du soutien des députés socialistes là où celui-ci avait manqué à Gyurcsány. La fin ne fut pas belle à voir : l’on accuse encore les socialistes d’avoir agi au diapason des attentes du Fidesz en désignant Gyurcsány comme seul responsable de l’arrivée au pouvoir de la droite, sans aucune mise en cause de leur propre responsabilité collective.

« Avec la survenue de László Botka, (…) l’on pourrait croire qu’il s’agit là d’une énième tentative pour les socialistes d’imposer à l’opposition leur propre candidat »

Avec la survenue de László Botka, le parallèle avec 2014 est tentant, dans la mesure où l’on pourrait croire qu’il s’agit là d’une énième tentative pour les socialistes d’imposer à l’opposition leur propre candidat, et ça ne fonctionnera sans doute pas. Les petites formations ont également appris du passé, même s’il reste difficile de saisir les conséquences qu’auraient la mise en place entre elles d’une alliance pré-électorale malgré l’échec du projet de primaire, ainsi qu’une candidature autonome de DK, contrainte par la marginalisation forcée de Gyurcsány. La survenue de Botka – dont la principale raison est l’absence d’autres candidats valables – indique que le MSzP présentera certainement sa propre liste, ce qui aura sans doute pour effet la défaite, mais également la satellisation des petits partis qui, malgré leur hargne, ne représenteront pas un grand danger pour le pouvoir dans le prochain Parlement.

Tourner la page Gyurcsány

Il y a beaucoup de leçon à tirer du conflit actuel entre László Botka et Gyurcsány. « Je ne suis pas phobique de Gyurcsány, d’ailleurs mon opinion personnelle sur lui est sans doute meilleure que celle de l’électeur moyen, mais les faits sont têtus : le rassemblement d’une majorité suffisante pour faire tomber Orbán est impossible tant que Gyurcsány fait partie des dirigeants de la gauche. Les gens ne nous feront confiance que si nous leur donnons des garanties sur le fait que nous ne mènerons pas les mêmes politiques qu’avant 2010. Orbán n’a pas gagné les Deux tiers du Parlement à la tombola : les gens gardent un mauvais souvenir des gouvernements qui se sont dits de gauche », a déclaré Botka à 24.hu. Des propos qu’il a répétés lors de son discours sur l’état du pays, sans cette fois prononcer le nom de Gyurcsány : « La Hongrie ne connaîtra une période de consolidation et de paix, que lorsque ses deux dirigeants politiques les plus honnis – les icônes adulées et détestées de la gauche et de la droite – descendront enfin de leur piédestal ».

Mais Botka ne s’est pas non plus attardé sur le cas Gyurcsány. Il a donné les trois conditions nécessaires à la candidature au poste de Premier ministre. Parmi celles-ci, c’est l’exigence d’une nouvelle gauche – dont il s’est approprié la formulation – qui est sans doute le plus intéressant. Il serait dommage de critiquer à l’instar de DK, le fait que Botka renie ainsi son ancien soutien à Gyurcsány, dans la mesure où il a très bien pu trouver son chemin de Damas dans son rejet de la politique sociale-démocrate de type « Troisième voie », défendue en son temps par Tony Blair, Gerhard Schröder et Bill Clinton et menée avant 2010 par le gouvernement libéral de gauche. C’est-à-dire le type de politique commise par Gyurcsány, avec laquelle il était certes possible de gagner une élection en 2006 en Hongrie, mais qui apparaît désormais rédhibitoire.

« La critique sociale-démocrate que fait Botka pose néanmoins problème, dans la mesure où la Hongrie n’a jamais vraiment suivi la Troisième voie »

La critique sociale-démocrate que fait Botka pose néanmoins problème, dans la mesure où la Hongrie n’a jamais vraiment suivi la Troisième voie et qu’il reste difficile de savoir comment serait le pays, si telle politique avait vraiment été mise en œuvre. Il ne reste dans nos souvenirs que ce que Gyurcsány avait dit de la modernisation du pays entre les deux tours de l’élection législative à l’automne 2006, alors qu’il était le candidat du MSzP. Il s’agit de la seule trace valable et concrète qui reste de cette conception du rattrapage économique européen, et celle-ci n’a à vrai dire pas vraiment été suivie des faits. Ce projet fut balayé en même temps que Gyurcsány par son propre parti (ce qui a aboutit au final à la scission de DK). Le fait que la gauche ait écouté avec un silence complice le discours d’Őszöd n’étant que l’interprétation de la droite.

Le principal reproche que Botka adresse à la politique sociale-démocrate de type « Troisième voie », est que « la promesse de l’égalité des chances reposait sur le fait que tout le monde pourrait trouver sa place au sein d’une économie de la connaissance reposant sur un haut niveau de qualification et qui était alors en construction. Cette promesse resta illusion. La politique sociale-démocrate de type « Troisième voie » que nous avons menée a été un échec. Cette politique, qui a fait oublier à la gauche son idéal d’égalité et l’a fait s’aligner sur l’ordre économique du capitalisme, n’a fait que creuser les inégalités. De nos jours, la « Troisième voie » a disparu. Son échec s’explique par sa nature simpliste. C’était une naïveté de croire que le seul objectif de l’égalité des chances suffise en soi. Quand bien même nous aurions réussi à garantir la mobilité sociale au sein de l’éducation et du monde du travail, nous n’aurions pas pour autant réussi à faire disparaître les inégalités économiques ni les problèmes d’exclusion sociale. Le principe d’égalité des chances, en cela qu’il cherche à réduire les différences de richesse entre les citoyens sans pour autant les considérer comme égaux, n’est pas viable. L’égalité des chances est sans doute nécessaire, mais elle n’est pas une condition suffisante pour créer une société des égaux. S’il suffit de 2% de la société hongroise pour détenir plus de la moitié de la richesse du pays, alors il ne peut y avoir ni égalité des chances, ni justice sociale. »

La promesse d’une société des égaux ?

Pour Botka, le principe de la nouvelle gauche est « de vouloir à la fois la justice et l’égalité », son objectif étant la création d’une société des égaux. Son objet est de montrer que la prospérité et la démocratie ne sont pas contradictoires, mais qu’elles se nourrissent l’une et l’autre. Selon lui, il y a besoin d’un véritable virage à gauche. Cela signifie qu’il faut adapter le système éducatif aux défis de la société de la connaissance, qu’il y ait une place qui soit donnée à l’effort, au mérite et à la créativité dans un pays qui ne soit pas seulement celui de quelques uns, mais à l’image de la majorité (on croirait entendre là le discours de gauche de DK). La meilleure voie pour accéder à la promotion sociale ne devrait pas être l’accumulation de compétences lexicales adaptées au monde moderne de l’entreprise, mais une école non ségréguée, qui favorise davantage la créativité, l’autonomie ainsi que l’entraide.

« Comme si tous les perdants de l’orbanisme étaient pris sous les ailes réconfortantes de la vieille gauche »

Ceci n’est jusqu’ici pas tellement contradictoire avec la « Troisième voie ». Sauf si l’on considère que les différents gouvernements de gauche restent tributaires – avec le régime du Fidesz – du creusement inexorable des inégalités économiques. D’autant plus qu’ils n’ont jamais vraiment tenté quoi que ce soit pour l’enrayer – ce que l’examen des faits confirme bien. Botka promet la mise en oeuvre de l’idéal d’une société des égaux aux travailleurs manuels, aux prolos des grands ensembles, à ceux qui ne vivent que de leur salaire, aux petites pensions, aux employés, aux enseignants, aux infirmiers, aux fonctionnaires, aux familles pauvres ou exclues, aux quatre millions de personnes qui vivent des minima sociaux. Comme si tous les perdants de l’orbanisme étaient pris sous les ailes réconfortantes de la vieille gauche. Il s’agit sans doute d’un message affectif fort, mais qui nous éloigne un peu de l’essentiel. Parce que le propos s’adresse également aux grandes entreprises et aux oligarques qui se sont enrichis « sur notre dos » ces 27 dernières années, et qui doivent ouvrir leur porte-monnaie pour prendre part à l’effort collectif et rétablir le sens de la justice sociale. « Ceux qui au contraire ont toujours perdu à la courte paille, bénéficieront les premiers de la sécurité sociale et de la politique fiscale, parce que les inégalités sont injustes ». 

Les inégalités ont toujours été, sont, et resteront injustes, parce qu’au contraire de Botka, les tenants de la « Troisième voie » n’ont jamais promis qu’il n’y aurait pas de perdants de la modernisation. Ils avaient uniquement promis qu’un État actif et intrusif, représentant l’intérêt général – tel celui que Botka souhaite – les aiderait à rattraper les autres. Ceux qui n’en seraient pas capables pourraient alors s’appuyer sur un système social robuste. Mais le néolibéral Orbán a décidé de le dépecer jusqu’à la moelle.

Bien que jouant sur les affects, Botka ne parle ici que de la réforme du système fiscal et n’évoque jamais l’efficacité, la productivité, ni la façon dont seront redistribués les fruits de la croissance. « Croyez-moi, avec l’endiguement de la corruption qui existe désormais au sommet de l’État, la neutralisation de l’influence des oligarques dans la politique ainsi que leur taxation fourniraient suffisamment de ressources pour injecter de l’argent dans des secteurs qui en ont besoin. Les propriétaires de villas à cent millions et de voitures à plus de dix millions doivent s’attendre à payer un impôt d’exception ».

Un nouveau populisme de gauche

« Nous redirigerons alors les contributions supplémentaires prélevées sur les multinationales, les grandes entreprises et l’élite économique afin d’améliorer la situation des bénéficiaires de la politique sociale, des pauvres et de la classe moyenne. Toutes les personnes qui en ont le besoin et qui le méritent devraient avoir accès aux biens produits en commun. Les riches doivent payer ! »

Y croiront qui veulent, c’est leur problème, mais cette phrase de conclusion ressemble à s’y méprendre à une brochure de Karl Marx, ce qui montre bien que nous assistons en Hongrie à l’arrivée d’une variante molle de la nouvelle gauche populiste occidentale. Nous assistons avec dépit à ce nivellement vers le bas.

Ça n’est pas une surprise que la nouvelle gauche européenne cherche à enterrer Bad Godesberg, là où les sociaux-démocrates allemands avaient rompu officiellement et définitivement avec le marxisme, abandonné la lutte à mort contre le capitalisme et embrassé le modèle occidental de l’État-providence comme le produit d’un compromis entre le capital, le travail et le système politique. Ce ne serait pas un problème si le MSzP faisait vraiment un pas en direction de la mise en place d’un État social. Pour ce faire, il ne faudrait pas seulement un changement de majorité, mais un véritable changement de régime en Hongrie, une quatrième République que seule l’union de toute l’opposition démocratique pourrait obtenir face à la virulence de la droite et de l’extrême-droite.

Une partie des intellectuels politiques de l’Ouest pense que l’État-providence à l’européenne reste réformable. Les autres, qui estiment qu’il y a un profond conflit qui couve entre le capital et les « nouveaux prolétaires », se déchirent pour savoir si le mouvement qui porte actuellement les pouvoirs populistes et autoritaires n’est qu’une parenthèse qu’il sera possible de refermer, ou s’il ne relève pas plutôt de l’exploitation par la droite d’une dynamique du capitalisme entrevue par Marx, selon laquelle il existe une divergence irréconciliable et de plus en plus profonde des intérêts entre le capital et le travail.

Il semble que nous ne sommes encore bien loin de traiter tout ceci avec la sérénité et le recul nécessaires.

Les socialistes hongrois tournent le dos au social-libéralisme

Róbert Friss