Les fondations allemandes, une diplomatie parallèle en Europe centrale

Existe-t-il un soft power allemand en Europe centrale ? Cultivant une image d’organisations indépendantes, voire privées, les fondations politiques allemandes sont pourtant financées quasi-exclusivement sur fonds publics. Quel rôle jouent-elles dans l’Europe postsocialiste ? Entretien avec Dorota Dakowska, professeure de science politique à l’Université Lumière Lyon-2.

L’Europe centrale occupe-t-elle une place à part pour les fondations allemandes ? Si oui, pourquoi ?

L’Europe centrale occupe une place importante dans les stratégies des fondations politiques, et de la politique étrangère allemande en général. Cet intérêt de l’Allemagne pour la région a des raisons politiques, économiques, historiques. Les gouvernements ouest-allemands avaient suivi de près l’évolution des pays du bloc communiste et les fondations étaient déjà actives dans la région au temps de l’Ostpolitik, dans les années 1970 puis 1980. La chute des régimes communistes et l’unification allemande ont marqué un tournant et le début d’un engagement très actif de l’Allemagne dans la région. Les chanceliers successifs de la République fédérale avaient tenu à s’assurer que cette région voisine reste stable (politiquement et économiquement). Depuis les adhésions à l’UE des pays d’Europe centrale, en 2004, 2007 et 2013, les investissements «politiques» par le biais des fondations ont été réduits aux profit d’autres régions, par exemple celles touchées par le «printemps arabe».

Ces fondations sont, selon votre expression, des «courtiers de la politique étrangère». Comment ça se traduit concrètement dans les anciens PECO ? Est-ce à dire qu’elles exercent un «soft power» allemand ? Quelle est leur portée ? Peut-on mesurer leur efficacité ?

Les «fondations politiques allemandes» conduisent, avec l’aval et le financement des pouvoirs publics et en coordination avec les principaux partis politiques, des missions qui s’apparentent à de la diplomatie parallèle ou informelle. Leur travail cible principalement les élites politiques (partisanes, gouvernementales, administratives), syndicales ainsi que leur entourage (think tanks, mouvements de jeunesse, etc.), même si elles restent sensibles à la dimension économique, voire culturelle. Cette action reste, bien entendu, difficile à évaluer, dans la mesure où les objectifs qui leur ont été fixés sont à la fois ambitieux (soutenir le développement d’un système de partis, la stratégie de l’adhésion à l’Union européenne) et, souvent, vagues. Mais ce caractère relativement ouvert des missions des fondations représente en même temps un atout pour la politique étrangère allemande. En entretenant un dialogue étroit avec l’appareil partisan, les différents courants des mouvements dont elles cherchent à se rapprocher à l’étranger, la jeunesse engagée politiquement, les représentants des fondations accumulent une expertise qui sert à la fois les ministères fédéraux (ministère des Affaires étrangères et de la Coopération économique et du développement principalement) et la direction des partis politiques allemands dont elles sont proches. Dans de nombreux cas, lors d’un changement de majorité dans un pays partenaire, ceux qui arrivent au pouvoir sont non seulement connus mais disposent déjà de liens avec l’une ou l’autre des fondations : chrétienne-démocrate, sociale-démocrate, libérale etc. On peut dire alors que les fondations disposent d’un capital relationnel et politique qu’elles cherchent à valoriser pour s’assurer de nouveau financements. À l’inverse, il arrive aussi que des mouvements radicaux ou nationalistes, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, ne disposent pas de relations (ou de bonnes relations) avec les fondations allemandes, voire se méfient de l’Allemagne. Il y a donc de nombreuses limites à la prétendue « influence » des fondations, influence qu’il faut relativiser et saisir de manière relationnelle.

Qui sont les principales fondations allemandes présentes en Europe centrale ? Peut-on lier directement leurs actions à leur couleur politique ? Quel type de partenariats nouent-elles au niveau local ?

Dans l’ordre d’arrivée, on peut évoquer la Fondation Friedrich Ebert proche du Parti social-démocrate (SPD), la Fondation Konrad Adenauer proche de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), la Fondation Friedrich Naumann proche du Parti libéral démocrate (FDP), la fondation Hanns Seidel proche de l’Union chrétienne sociale (CSU), la Fondation Heinrich Böll proche des Verts et, la plus récente – puisqu’elle date de 1999 – la Fondation Rosa-Luxemburg proche à l’origine du Parti du socialisme démocratique (PDS) et désormais du Parti de Gauche (Die Linke). Les répertoires d’action de ces fondations reflètent les intérêts de leur famille politique : la Fondation Ebert organisera des formations syndicales, la fondation proche des Verts soutient les mouvements féministes et écologiques etc. Chacune cherche à identifier les formations idéologiquement proches, à nouer un dialogue avec elles, voire, dans certains cas, à susciter leur émergence ou encourager une coalition.

Y’a-t-il des formes de coopérations ou, au contraire de concurrence, avec d’autres acteurs majeurs de la société civile dans la région (cf. Open Society Foundations, fondations politiques d’autres pays européens, etc.)

Des formes de concurrence ont émergé ponctuellement avec les fondations américaines (IRI, NDI) dans certains contextes de tensions pré ou post-électorales (Slovaquie de Meciar avant qu’il ne quitte le pouvoir, Ukraine post révolution orange…). Mais on peut également identifier de nombreux exemples de coopération, notamment dans le cadre européen. Les fondations allemandes ont, pour différentes raisons, appuyé la création de réseaux transnationaux de partis et de fondations politiques et ont encouragé l’émergence d’organisations comparables dans les pays partenaires. Le réseau Transform des partis de gauche radicale en est un exemple. L’émergence, il y a quelques années de «fondations politiques au niveau européen» en est un autre.

 

Ludovic Lepeltier-Kutasi

Doctorant

Directeur de la publication de Hulala. Doctorant en géographie (Université François-Rabelais, UMR CITERES/associé au Centre de recherches en sciences sociales (CEFRES) de Prague).