Avec la disparition d’Árpád Göncz, c’est l’esprit de 1989 qui est mort

Il ne faut pas se mentir, il n’était pas « le président de tous ». Non. Il n’était pas le président des nouveaux horthystes. Il n’était pas le président des désormais populaires néofléchistes. Il n’était pas non plus le président des traîtres – comme on en compte beaucoup – à  la république démocratique.

Tribune publiée le 6 octobre 2015 dans HVG. Traduit du hongrois par Ludovic Lepeltier-Kutasi.

Árpád Göncz, le seul dirigeant de ce pays que la majorité du peuple hongrois aimait sans ressentiment caché ni arrière-pensées malveillantes, est mort.

Árpád Göncz était le symbole de ce qui aurait pu être.

Árpád Göncz était le genre d’homme qui évoquait à l’esprit de tous, la figure de l’homme hongrois. Une parole savoureuse, un style qui rappelait le classique hongrois du XIXe siècle, de la retenue, de la sobriété, un culte pudique de la liberté. Cet homme était un libéral dans l’âme ; c’est lui qui a rassemblé l’esprit et les formes d’expression de la république de 1946 et de celle de 1989. Il a été le membre-clé du parti le plus important du tournant de 1989 – le SZDSZ, que beaucoup détestent  et évincent de l’Histoire à cause de sa révolution pacifique. Sur le site d’HVG, on peut voir Göncz en compagnie d’Antall, Orbán, Horn, Sólyom, Jean-Paul II, mais ses amis politiques – Vásárhelyi, Mécs, Király, Béla, Mészöly, Kis, Solt, Rajk, Kenedi, Tölgyessy, Pető, Tardos, Demszky, Kőszeg -, eux, ne sont visibles nul part.

Bien sûr, il a ensuite fallu distinguer Árpád Göncz de son fantôme de 1989, car il était avant tout un homme bon, n’est-ce pas ? – or être un homme bon et libéral, ça ne peut pas aller ensemble. Un fasciste peut être un homme bon, un stalinien peut être un homme bon, mais un libéral ne peut qu’être un démon avide de sang. D’autant plus, celui qui était déjà libéral avant l’alliance avec l’héritier du Parti[1]. Déjà du temps de Pères et fils et de La lune du salon[2], le SZDSZ ne pouvait être autre chose qu’un cartel juif.

Moi, ça fait des décennies que je ne suis plus un libéral, car ça me répugne. Mais ce qui me répugne encore plus, c’est de voir que cela a été reçu dans un silence entendu de la part de l’ensemble de la classe politique et du monde intellectuel. Le parti des croix fléchés ou le parti des ouvriers hongrois, ça n’est pas un problème, mais le SZDSZ, c’est un problème pour autant de raisons que la République, les Droits de l’Homme, les libertés fondamentales ou l’Etat de droit sont des problèmes ; parce que tout ça, c’est une sorte de magouille juive, ce qui n’a pas pour autant empêché de faire dire aux philosémites les plus téméraires d’un SZDSZ devenu l’ombre de lui-même, que leur cœur battait de la même façon que celui des antisémites. Bon Dieu, parlons hongrois désormais.

Árpád Göncz était le genre d’homme pour qui tout ça n’avait aucune espèce d’importance. C’était le genre d’homme pour qui la pensée libérale et la démocratie renvoyaient à Kossuth, Petőfi, Eötvös, Bibó, mais aussi – pourquoi mais ? aussi ! -, à l’idée d’opposition démocratique, dont le théoricien et l’inspirateur fut János Kis. Árpád Göncz a été un homme de la Résistance et de 1956, obstinément antifasciste : n’oublions pas à ce propos les éclats de rire que peuvent provoquer de nos jours autant le mot, que le concept d’« antifasciste ».

Árpád Göncz était démocrate, et libéral, et antifasciste. A l’instar de ses maîtres István Bibó et Zoltán Szabó, le mot « anticommuniste » n’était pas synonyme des Teleki-Horthy-Gömbös. Il était l’allié de ceux, parmi les communistes et anciens communistes – Imre Nagy, Géza Losonczy, Pál Maléter, Miklós Vásárhelyi –, qui sont devenus les héros falsifiés et oubliés de 1956 ; mais surtout l’allié de ce peuple hongrois qui en 1956, aspirait encore à un socialisme démocratique, ce qui explique qu’il ait compris la bonne volonté qu’ont eu les socialistes réformistes durant les moments les plus troubles des années de transition. Árpád Göncz a appartenu aux petits propriétaires terriens en 1945, à un moment où ce parti était encore un parti de gauche, le parti démocrate hongrois de la province ; il a tout autant partagé la profession de foi et le credo du cryptocommuniste parti national paysan, jusqu’au moment où celui-ci s’est rallié à Mátyás Rákosi.

Árpád Göncz a été un démocrate radical en 1956 – ce qui lui a alors valu des menaces d’emprisonnement à perpétuité -, il a été un démocrate libéral au moment du changement de régime au sein de son grand parti libéral, et il l’est resté de la même façon lorsqu’il s’est installé dans son fauteuil de président de la République. Certains l’ont détesté, souvent surtout à cause de l’intransigeance dont il a fait preuve lorsque la droite a tenté de piétiner l’ordre constitutionnel de l’Etat de droit et de la République et a voulu briser l’esprit d’ouverture et de liberté par la célébration des secondes funérailles de Miklós Horthy. Maintenant, beaucoup de gens préféreront s’épancher sur, mon Dieu, quel homme brave, bon et pieux il était, et voudront de la même façon oublier la figure du combattant solide comme un roc y compris après 1989, tout autant que son positionnement (sans hystérie ni arrogance) à la gauche de la démocratie bourgeoise.

Mentez tranquillement.

Voilà le visage d’Árpád Göncz comme nous le montre l’Histoire.

Árpád Göncz était un homme calme, serein, équilibré, modéré et cultivé. Il était aussi un compagnon loyal et un authentique patriote. Il n’a évidemment jamais vraiment eu le pouvoir, mais son autorité était l’une des garanties de la République hongroise démocratique – laquelle au prix de nombreux conflits, a par la suite disparu. L’amour soudain et presque exclusif que certains lui portent montre bien qu’en dépit de tout, beaucoup ont compris que sa disparition représente une perte. Il ne faut pas se mentir, il n’était pas « le président de tous ». Non. Il n’était pas le président des nouveaux horthystes. Il n’était pas le président des désormais populaires néofléchistes. Il n’était pas non plus le président des traîtres – comme on en compte beaucoup – à  la République démocratique.

Il n’était évidemment pas non plus de ceux (comme moi), qui se sont détournés de la démocratie bourgeoise et du capitalisme libéral.

Il est resté fidèle – de façon de plus en plus isolée – aux idéaux fondateurs de la République démocratique, ainsi qu’à la chimère d’une pratique politique qui soit proche du peuple, à la fois plébéienne et compatissante. Lors de son second mandat, il est devenu de plus en plus passif et taciturne. Sa fille est devenue ministre socialiste des affaires étrangères. Il ne s’est jamais exprimé officiellement là-dessus, tout comme n’a manifesté aucune forme d’opposition à cela. Notre époque n’était déjà plus la sienne. Son silence exprimait avec éloquence la disparition de l’esprit de 1989. Et avec lui, celui de 1956, 1945, 1918 et 1848. L’époque des soulèvements démocratiques et des idées démocratiques est révolu. De nos jours, d’autres personnes s’affrontent au nom d’autres combats.

Comme le font toujours des personnes en deuil, nous le pleurons intérieurement.

L’Histoire n’est pas finie, mais la mort d’Árpád Göncz nous intime de nous arrêter un instant. Que nous exprimions notre blessure. Notre blessure face à la mort d’Árpád, notre blessure face à la mort de la démocratie de 1989. Árpád vient de mourir, alors que la démocratie bourgeoise est morte depuis longtemps.

Nous l’avons aimé et il est difficile d’admettre que nous avons aussi aimé ce passé irrémédiablement disparu, ses promesses d’une prospérité au-delà de la simple liberté, mais aussi d’une nouvelle vie faite de grandeur et de beauté. Il n’y a eu ni la liberté, ni la prospérité, ni la grandeur, ni la beauté. De la Hongrie des plébéiens hongrois il n’est rien resté. La défaite est totale.

Il y aura bien ici des choses différentes et nouvelles, qu’Árpád Göncz auraient sans doute trouvé étranges. Ce qu’il aurait pu être est perdu – il aurait pu être précieux et grandiose, n’ayons pas honte de le pleurer. N’ayant d’autant pas honte de pleurer cet homme bon à une époque dans laquelle la bonté est une farce, l’égalité un doux rêve, les droits du peuple des choses impensables, la douceur et la piété que pures fantaisies.

Nous avons aimé cet homme brave et nous ne pensons pas que cette bravoure est médiocrité. Nous pensons que cette bravoure vaut bien plus que tous les succès.

Dors, cher Árpád. Repose-toi de cette vie misérable et damnée. Endors-toi donc. Endors-toi donc pauvre Hongrie.

[1] L’expression « héritier » ou « successeur du parti » désigne le MSZP, l’ancien MSZMP (parti communiste), converti au socialisme démocratique ouest-européen à la fin des années 1980.

[2] La première référence est un roman d’Ivan Tourgueniev (1862) qui relate un conflit idéologique et générationnel entre un père conservateur et un fils progressiste ; la seconde est un essai de Sándor Csoóri (1991), dans lequel l’auteur évoque le rôle de la communauté juive dans la conversion de la société hongroise aux idées libérales et progressistes. Ce passage est brandi par l’extrême-droite hongroise comme une preuve de la judéisation présumée des institutions démocratiques post-1989.

Traduction réalisée par Ludovic Lepeltier Kutasi.

Photo : Kovács Attila / MTI

G. M. Tamás

Essayiste, philosophe

Ancien dissident, compagnon de route du SzDSz, parti libéral de gauche, il rompt avec lui et opère un retour au marxisme dans les années 1990. Il crée ATTAC Hongrie en 2001 et devient dans les années 2010 un des principaux opposants à Viktor Orbán dans le champ intellectuel hongrois.