Au-delà du « moment Momentum »

Ni de droite, ni de gauche ? Car la gauche ne serait pas assez nationale ? Amis de Momentum, ayez un discours un peu plus novateur…

hvg_orig Tribune de Árpád Tóta W., publiée 7 mars 2017 dans HVG sous le titre « Moment, bitte » (« Un moment, s’il vous plait »). Traduite du hongrois par Ludovic Lepeltier-Kutasi.

Nos jeux olympiques ont filé sous notre nez à toute berzingue, crachons derrière le passage de cette connerie à étages et soyons reconnaissants envers ceux qui ont compromis leur organisation. Mais la reconnaissance n’est pas un chèque en blanc et encore moins un ticket gratuit.




« Nous devons dépasser le clivage gauche-droite qui a structuré le XXe siècle, dans la mesure où il n’y a pas de place pour l’idée de solidarité à droite et aucun imaginaire national positif à gauche ». Le ton était donné lors du discours inaugural triomphant du Mouvement Momentum (MoMo) et je dois dire qu’à ce moment là je ne m’en suis pas beaucoup préoccupé ; je me suis dit qu’ils ont prononcé quelque chose de travers et que le lendemain ils se reprendront. Mais ils ont récidivé. Je crois qu’ils pensent vraiment ce qu’ils disent.

Le mouvement venait juste de répondre à Ferenc Gyurcsány, lequel avait dit accueillir avec plaisir leur apparition sur la scène politique. Un accueil sans doute hypocrite au premier abord, mais pas dénué de fond. C’est sûr que l’arrivée d’un nouveau rival n’est jamais vraiment une bonne nouvelle, mais il faut rappeler que la campagne antiolympique n’a pas bénéficié uniquement à Momentum, mais a plus largement ramené les gens à la politique. Cette situation a été profitable à tous ceux qui ont su l’utiliser. Ces dernières années, le sentiment d’impuissance a profondément dépolitisé les Hongrois, au point que la possibilité d’un changement avait disparu et que les gens semblaient hausser les épaules sur des sujets qui les atteignaient parfois dans leur chair. Il y eut un petit soubresaut avec les affaires de corruption ou encore la crise dans l’éducation et la santé, mais le temps fut à chaque fois court avant la capitulation.

Ayant tiré son épingle du jeu, c’est sur le MoMo que les regards sont désormais braqués pour savoir ce que l’on peut attendre d’un parti qui a aussi bien réussi son coup. Peut-être est-ce ici une bonne occasion de faire connaissance avec lui.

Nous allons reprendre le fil du début. Waouh, quelle innovation ce que nous avons là ! Il y a enfin des gens qui veulent en finir à la fois avec la gauche et la droite ! La créativité atteint ici des sommets ; je pense que ça vaudrait le coup de noter toutes ces trouvailles sur un tableau aux côtés de l’invention du fil à couper le beurre. Cette invention, tous les chiens passant par là l’ont déjà marqué à l’urine, sauf peut être le chien à deux queues. Elle a eu plusieurs petits noms : la « troisième voie », la « gauche nationale » ou encore « ni droite ni gauche, seulement Hongrois et chrétien » ; il suffit simplement de consulter la collection complète qui se trouve dans le legs du LMP. L’odeur du marquage la plus forte reste néanmoins celle d’une force politique centrale. Ne faites pas la moue, la gauche et la droite seraient des concepts dépassés.

Les valeurs et les idéologies sont étroitement liées ; ça n’est pas un hasard si la question des droits humains est à ce point un champ de bataille. On pourrait admettre qu’à la faveur d’un court moment, leur offre ressemble à un joli bouquet de fleurs, mais ce qui m’inquiète, c’est que tout ceci n’ait pas beaucoup de cohérence, que les gens se retrouvent ensuite désorientés et que tout ceci se termine par un pathétique louvoiement.

Parmi ces valeurs se trouve celle par exemple de la solidarité, laquelle reste une revendication légitime dans la Hongrie d’aujourd’hui, mais qui implique un certain nombre d’orientations spécifiques. Il existe déjà pas mal de modèles d’organisation sociale connus et identifiés dans le monde entier. Il faudra bien faire son choix tôt ou tard en faveur de l’un d’eux. Ces gens-là le reconnaissent eux-mêmes.

« Le fait que la gauche soit considérée comme traître à sa patrie ne nous renvoie pas seulement à la fin du communisme, mais a toujours été un refrain lancinant »

Ça n’est pas un problème en soi d’avoir une vision du monde. C’est vrai que toutes les visions existantes sont déjà prises, mais dire ne pas en avoir du tout du fait d’être à part, ça ne dure qu’un temps. Les grands principes facilitent les discours clairs, protègent l’intégrité individuelle et préviennent les erreurs comme celle de jeter à la figure de plus d’un million et demi de personnes comme quoi elles n’auraient pas de récit national positif.

Garder tout ça pour soi est une question de bonnes manières, l’histoire récente suffit pour s’en convaincre. Le fait que la gauche soit considérée comme traître à sa patrie ne nous renvoie pas seulement à la fin du communisme, mais a toujours été un refrain lancinant, dusse-t-on remonter jusqu’à Jésus Christ. Les qualificatifs ne manquent pas dans l’histoire : xénophilie et extranéité[1]Le fait d’être étranger ou de préférer les aspects culturels étrangers à sa propre nation, « être sans racine »[2]Référence au « Cosmopolitisme sans racine », euphémisme soviétique, introduit par Staline lors de la campagne antisémite de 1949 à 1953. Cette campagne culminera avec la révélation du prétendu complot des blouses blanches. Le terme « cosmopolite sans racine » se réfère principalement (mais pas seulement) aux intellectuels juifs, les accusant de manque de patriotisme, c’est-à-dire d’un manque d’allégeance à l’Union soviétique., alliance avec l’étranger, magyarité diluée. En outre, cette parole maladroite implique que la droite ait au contraire un récit national très positif. Hmmm, qu’elle n’ait finalement aucun problème avec la conception de la nation. Il s’agit d’une découverte scientifique d’un nouveau genre les gars, expliquez nous donc de quoi il en retourne !

Ah, tout ceci n’est que rhétorique et positionnement tactique ? Là non plus, rien de bien nouveau. Finalement, les discours sur les migrants, ce n’était aussi que de la rhétorique, tout comme l’expression de « camp national » prononcée par la droite hongroise toute parée de sa vision très positive du récit national. Des mots, rien que des mots en somme.

Le problème est que les mots que nous employons disent ce que nous sommes.

Le problème, c’est que toutes ces illustres conneries prennent de la consistance avec le temps et font leur propre lit. À la fin, l’importance de dominer l’instant se fait aux dépens de la vérité. Ça aussi, c’est une de leur trouvaille ; il est inutile et dangereux de le rappeler.

Peut-être qu’il serait temps d’arrêter de faire des coups d’éclat, de venir gentiment derrière le pupitre et de nous dire de façon claire quel est ce récit national positif qui manque à la gauche et que l’on trouverait à droite ?

« D’un point de vue intellectuel, Momentum n’a pas vraiment rattrapé le niveau de l’opposition parlementaire »

Je pense que l’on arriverait ici à la limite de leur science. Parce qu’il faudrait parler de notre relation à l’OTAN et à l’Union européenne, de la Russie, de notre Histoire et de ces périodes honteuses durant lesquelles l’attrait du pouvoir a vu dans l’exclusion des autres son chemin vers le succès. Si nous commençons à parler de tous ces sujets avec un peu de sérieux, alors il sera difficile d’avoir un discours très différent de celui que porte l’opposition depuis plusieurs années.

C’est d’ailleurs déjà un peu le cas avec les quelques positions prises par le mouvement au sujet de la santé et de l’éducation. Les objectifs et les moyens employés peuvent faire l’objet d’ajustements, là n’est pas le propos ; c’est juste qu’il s’agit là de lieux communs qui figurent déjà dans les programmes électoraux et « l’imaginaire national positif » des partis de gauche réformistes. La seule différence c’est que ces derniers les traitent avec un peu plus de conséquence.

Cette crainte diffuse dans les rangs de l’opposition s’est bien vue durant la campagne antiolympique, au point que le succès de cette dernière ait pris l’apparence d’une menace. La menace de voir arriver ces jeunes polyglottes dans le vent, avec leur bagout, leur créativité, leur humour, leur coolitude, et de s’inquiéter déjà des places et des positions qu’ils revendiqueraient. Jusqu’à présent, cette peur s’est révélée sans fondement. D’un point de vue intellectuel, Momentum n’a pas vraiment rattrapé le niveau de l’opposition parlementaire, mais s’emploie à vouloir la rayer de la carte avec une arrogance telle, que le Fidesz se frotte déjà les mains de pouvoir lui donner un coup de pouce. Rien de nouveau ici non plus, mis à part le prix d’ami et la taille de la bouée de sauvetage. Momentum n’a pas confirmé avoir besoin du Fidesz à l’avenir. Tout ce que l’on voit ici n’est pas la fin de la transition post-communiste. Cela s’appelle remuer la vase.

Momentum a seulement démontré qu’il y avait un intérêt à faire de la politique et que le changement est possible. Ce défi n’est pas uniquement le leur, mais s’adresse à tous les autres. Il ne faut pas craindre ce mouvement, mais continuer à travailler et être plus intelligent qu’eux. Ça n’est pas une mission impossible, au contraire, cette compétition va faire du bien à tout le monde. Y compris à nos challengers.

Momentum : un nouveau parti politique est né en Hongrie

1. Le fait d’être étranger ou de préférer les aspects culturels étrangers à sa propre nation
2. Référence au « Cosmopolitisme sans racine », euphémisme soviétique, introduit par Staline lors de la campagne antisémite de 1949 à 1953. Cette campagne culminera avec la révélation du prétendu complot des blouses blanches. Le terme « cosmopolite sans racine » se réfère principalement (mais pas seulement) aux intellectuels juifs, les accusant de manque de patriotisme, c’est-à-dire d’un manque d’allégeance à l’Union soviétique.