La crise de compassion de l’Europe de l’Est

Les Européens de l’Est sont-ils des ingrats ? N’ont-ils pas le sens de la solidarité ? D’une certaine façon, oui, écrit l’économiste Zoltán Pogátsa*. Mais ce n’est pas aussi simple que ça…

Ce qui suit est un article publié le 25 janvier 2016 en anglais sur le site Open Democracy.

zoltan pogatsaAu début de l’année 2016, l’Autriche a décidé de suspendre le système Schengen et de se joindre ainsi à un certain nombre d’autres États membres qui avaient déjà fait de même, au moins partiellement. Le chancelier autrichien a averti dans le même temps qu’il suspendait les fonds destinés aux pays qui ne sont pas disposés à faire partie du système de quotas de réfugiés de l’Union européenne : les États d’Europe centrale et orientale, ceux qui ont été les principaux bénéficiaires des fonds de cohésion de l’UE.

Ainsi, deux des plus grandes réalisations de l’intégration européenne – le système Schengen et la politique de cohésion – se désintégraient devant nos yeux. Deux réalisations qui revêtent une importance capitale pour les Européens de l’Est. En tant que pays autrefois coincés derrière le rideau de fer, ils apprécient plus que quiconque la liberté de voyager sans restriction à travers le continent. Quant à la politique de cohésion, elle est fondamentalement ce qui stimule la croissance économique aujourd’hui dans ces pays. A titre d’exemple, la Hongrie, le leader du groupe anti-migrant d’Europe orientale, a absorbé 5 à 7 points de pourcentage de son PIB en fonds de cohésion de l’Union ces dernières années.

Sans ces fonds de cohésion, la plupart des pays de la région n’auraient eu aucune croissance économique au cours des dernières années et leurs gouvernements se seraient effondrés. Il est donc très surprenant que ces pays soient prêts à risquer ces avantages extrêmement importants en raison d’une infime contribution de quelques milliers de réfugiés.

Comment comprendre cela ? Les Européens de l’Est sont-ils des ingrats ? N’ont-ils pas le sens de la solidarité ? D’une certaine façon, oui. […] Pourquoi certains Européens de l’Est (mais pas tous, car beaucoup de citoyens sont sortis pour fournir de la nourriture et un abri) perçoivent ces migrants comme une menace, plutôt que de faire preuve de solidarité et de tenter de leur venir en aide dans cette situation désespérée ? C’est partiellement l’ignorance, la peur de l’inconnu dans des pays majoritairement athées ou chrétiens, où le citoyen lambda n’a aucune expérience des musulmans. Le filtre des médias sensationnalistes dépeint les musulmans au Moyen-Orient et en Europe de l’Ouest comme une menace, en négligeant de signaler les dizaines de millions de personnes qui vivent en paix côte-à-côte avec leurs voisins Chrétiens. Ce manque d’expérience réelle et la peur de l’inconnu est donc facilement exploitée par des politiciens qui cherchent à gagner ou à conserver des électeurs.

Mais est-ce aussi simple que cela ? Non. Le problème est que de larges segments des Européens de l’Est ne peuvent pas être décrits comme de riches Occidentaux qui ont été tirés du ruisseau par des transferts de fonds généreux payés par les États membres de l’UE, et qui se montrent maintenant ingrats envers les migrants du Moyen-Orient qui fuient la guerre.

« Des dizaines de millions d’Européens de l’Est se trouvent, en fait, eux-mêmes dans des situations de vie précaires et n’entrevoient pas de perspectives de stabilité et de prospérité. »

Des dizaines de millions d’Européens de l’Est se trouvent, en fait, eux-mêmes dans des situations de vie précaires et n’entrevoient pas de perspectives de stabilité et de prospérité. Les pauvres de l’Europe orientale voient les migrants arabes (souvent de la classe moyenne) comme seulement légèrement moins riches qu’eux. En Hongrie, par exemple, quatre citoyens sur dix vivent au-deçà du minimum local de subsistance (un revenu équivalent au salaire de subsistance). Quatre sur cinq ne disposent pas d’économies significatives en dehors des propriétés qu’ils possèdent.

En outre, on assiste actuellement au déclin naturel de la population dans tous les États membres de l’Europe de l’Est, faute de perspectives pour fonder une famille. Auquel il faut ajouter la migration de main-d’œuvre vers l’Europe occidentale, encore une fois stimulée par le manque de perspectives. Les enseignants des quatre pays de Visegrád sont les plus mal payés de l’OCDE, gagnant juste une fraction de leurs homologues occidentaux. Le Index Migration de Gallup, prévoit des tendances migratoires négatives pour l’ensemble de la périphérie orientale de l’Union européenne dans un avenir proche, ce qui signifie que les Européens de l’Est envisagent eux-mêmes de migrer. Le succès de la convergence économique européenne orientale est, en gros, un mythe pour tous, sauf pour les élites locales.

« La dominante néolibérale du discours politique dans les États membres d’Europe orientale a désactivé les principes de solidarité. »

Des dizaines de millions d’Européens de l’Est considèrent donc les migrants du Moyen-Orient moins comme des réfugiés fuyant la guerre que comme des concurrents avec des perspectives similaires ou seulement légèrement inférieures. Ils remarquent les smartphone des Syriens (vital pour la migration !) parce que tous n’en n’en possèdent pas encore dans les classes inférieures. Les Syriens paient plus pour les passeurs que le prix d’un billet d’avion en classe affaires du Moyen-Orient à Berlin, principalement parce qu’ils ne peuvent pas prendre de vol en toute légalité. Comme eux, de larges segments des Européens de l’Est devraient également vendre leurs biens pour être en mesure de lever les fonds suffisants.

La dominante néolibérale du discours politique dans les États membres d’Europe orientale a désactivé les principes de solidarité. La théorie de Rawls de la justice distributive – selon laquelle la société vous donne une chance de poursuivre vos rêves existentiels indépendamment de la loterie de la naissance – n’a pas été une réalité pour la majorité des Européens de l’Est dans les décennies qui ont suivi la transition. Il y a donc un ressentiment : pourquoi devraient-ils se sentir solidaires avec les réfugiés d’un conflit qu’ils n’ont pas créé, quand personne n’a fait preuve de solidarité avec eux pour leur donner cette chance ?

Bien sûr, cela n’explique pas pourquoi les États de la région n’ont pas mobilisé de ressources pour aider à soulager le désespoir des arrivants du Moyen-Orient, et pourquoi ils les ont même harcelé et ont rendu leur voyage plus difficile. Mais peut-être cela aide-t-il à expliquer l’attitude plus hostile des citoyens atomisés d’Europe orientale que ceux du nord-ouest de l’Europe, qui ont profité d’États-providence fondés sur les principes de solidarité sociale, dont ils étaient eux-mêmes bénéficiaires.

Un autre aspect des choses est que les migrants du Moyen-Orient sont en concurrence directe sur les marchés du travail de l’Europe occidentale avec les Européens de l’Est. Un autre privilège de l’adhésion à l’UE, la libre circulation des travailleurs, est vidée de son sens par des centaines de milliers de Moyen-Orientaux accueillis par des pays comme l’Allemagne et la Suède, qui envisagent de fournir l’aide sociale, l’éducation et la formation pour que ces migrants soient capable d’intégrer leurs marchés du travail. Ces possibilités n’ont jamais été offertes aux pauvres de l’Europe de l’Est, qui sont obligés de compter sur des régimes de protection sociale et de formation en ruines dans leur propre pays pour être en mesure de rivaliser avec les nouveaux arrivants.

[…]

* Zoltán Pogátsa est professeur d’économie à l’Université de Sopron en Hongrie. Il tient un site personnel en anglais.