Contre les réfugiés, la nation mobilisée

Pour valider son référendum du dimanche 2 octobre contre la relocalisation de réfugiés en Hongrie, le gouvernement tente de mobiliser la nation jusque dans ses marges.

Article publié le 1er octobre 2016 dans La Libre Belgique

(crédit : Hu-lala.org)
(crédit : Hu-lala.org)

« Bénis les Hongrois, ô Seigneur…Ce peuple a largement payé pour les temps passés et à venir ». Ce dimanche matin, une petite centaine de fidèles de l’Église unitarienne susurrent les paroles de l’hymne national, avant de reprendre l’hymne du Pays Sicule, « Ne laisse pas la Transylvanie être perdue, notre Seigneur ! ». Ils sont originaires de cette région de Roumanie à majorité magyarophone, arrachée à la Hongrie par le Traité de Trianon, après la Première guerre mondiale. Le temple se trouve au fond d’une jolie cour colorée typique de Pest, dans le 9e arrondissement de la capitale hongroise. Le drapeau hongrois que l’on trouve dans toutes les églises du pays côtoie celui du Pays Sicule et des peintures de ses montagnes verdoyantes ornent les murs de l’édifice.

Pas un mot de politique, dans le prêche du révérend, rien sur le référendum du dimanche suivant. Sándor Léta, un homme brun et barbu dans la quarantaine s’y refuse : « Je suis unitarien, donc je ne dis pas aux gens ce qu’ils doivent faire ou penser ». Le gouvernement a enjoint les minorités hongroises des pays voisins – deux millions et demi de Magyars en Roumanie, Slovaquie, Serbie et Ukraine – à se mobiliser. Le message semble avoir été entendu puisque 275 000 de ces Hongrois d’outre-frontières se sont inscrits pour le référendum, soit un tiers de plus qu’aux dernières législatives. Eux-mêmes ont subi un référendum raté en 2004 : faute de participation suffisante, le Fidesz – alors dans l’opposition – avait échoué à « réunir la nation » en leur donnant la possibilité d’obtenir la citoyenneté et le passeport hongrois, sésame pour l’espace Schengen. Ce qu’il fit par voie parlementaire dès son retour au pouvoir en 2010.

Depuis, Viktor Orbán peut compter sur leur soutien quasi indéfectible. Tous les partis ethniques hongrois et leurs organisations se sont mobilisés. « La plupart des Hongrois de Transylvanie se considère comme une partie de la grande Hongrie et sont fiers de pouvoir aller voter, explique le révérend Léta. Pour eux encore plus encore que pour les Hongrois [de Hongrie], cela veut dire qu’à nouveau nous devons protéger nos terres contre les gens venant de l’Est ». Il fait ici référence à leur ancienne fonction de gardien des frontières du Royaume de Hongrie, contre la poussée de l’Empire ottoman, au Moyen-Âge. « Mais pour ma part je ne suis pas animé par ces sentiments. Pour moi, ce référendum n’est même pas vraiment lié aux migrants… ». Malgré ses réserves, il ira voter dimanche, dans le sens du gouvernement. « Je pense qu’Orbán essaie de protéger ce qui fait notre identité. Nous ne voulons pas devenir comme l’Europe ou les États-Unis ». Un membre actif de la congrégation, fils du précédent révérend, témoigne de son côté qu’il ne participera pas au scrutin : « car le gouvernement n’a pas à me dire de cette façon ce que je dois faire ».

« Je pense qu’Orbán essaie de protéger ce qui fait notre identité. Nous ne voulons pas devenir comme l’Europe ou les États-Unis ».

Quand les Roms font subitement partie de la nation…

Un autre vote est aussi très convoité pour atteindre le quorum de 50 %, sans lequel le référendum serait invalidé : celui des quelques six cents mille citoyens hongrois d’origine rom. L’organisation « Lungo Drom », censée représenter cette minorité ethnique au niveau national, mais en réalité chapeautée par le Fidesz, s’est naturellement prononcée dans le sens du gouvernement. A la mi-septembre, une obscure association a été mise sur pieds par le voïvode (chef) des Roms du comitat de Borsod-Abaúj-Zemplén, dans le nord-est du pays, afin de porter la voix de la minorité contre l’installation de migrants. Celui-ci expliquant que « si les migrants entrent, alors plus personne ne sera en sécurité » et que « les migrants sont aussi peu éduqués que les Roms et peuvent effectuer leur travail ». Le pouvoir est-il derrière cette « créature » ? La même semaine, le directeur du bureau du Premier ministre, János Lázár, et le président du parlement, László Kövér, adressaient chacun de leur côté la même mise en garde : une partie des aides sociales devraient être redirigées vers les migrants en cas d’échec au référendum. « Il est avéré que l’intimidation des Roms fait partie intégrante de la campagne », écrit le site d’actualités Index.hu. Des élus locaux, roms, ont réagi en demandant au gouvernement dans une lettre ouverte de faire preuve de « dialogue et de solidarité » au lieu de semer « la haine et la discorde ».

De son côté, la petite mais dynamique communauté juive orthodoxe des Loubavitch se tiendra une fois de plus au côté du dirigeant hongrois, à l’instar de la majorité des représentants des différentes Églises. L’argument mis en avant est d’ordre sécuritaire : Slomó Köves, son jeune rabbin, a déclaré à plusieurs reprises que la Hongrie restait un pays sûr pour les Juifs en comparaison de l’Europe de l’Ouest. « Nous ne voulons pas importer en Hongrie le crime, le terrorisme, l’homophobie et l’antisémitisme des incendiaires de synagogues », avait tonné Viktor Orbán dans son discours lors de la fête nationale du 15 mars. La principale organisation juive (Mazsihisz), plus libérale, s’est en revanche abstenue de donner des consignes de vote.

Corentin Léotard

Journaliste

Rédacteur en chef de Hulala