«Chère Budapest»

Regarde, je suis revenue ! Je sais, je ne suis pas partie depuis si longtemps, si ça se trouve je n’ai même pas eu le temps de te manquer. Que sont 4 petits mois dans la vie si riche et mouvementée d’une vieille et belle dame comme toi ? Pourtant, quand je suis arrivée l’autre jour, tu n’étais pas en beauté pour m’accueillir. Tu t’es présentée à moi au contraire encore toute ronchonne et pluvieuse de tes mois d’hiver, sans aucun égard pour celle qui revenait tout juste du chaud été de l’hémisphère Sud.

Assez vite, en montant dans le bus 200 E qui m’amenait dans le centre, je me suis sentie comme si je venais d’entrer dans une pièce qui n’avait pas été aérée depuis trop longtemps. Une pièce confortable et douillette mais dont l’atmosphère est désormais incommodante pour qui vient d’aspirer l’air frais du dehors. Je revenais du dehors et l’odeur de renfermé m’a frappé. J’ai observé les visages dans l’autobus, tous aussi fatigués et rincés que toi et j’ai eu comme un haut le cœur. La semaine que je m’apprêtais à passer avec toi m’a soudain paru bien plus longue que les 6 jours qui la composaient.

« Quoi que j’ai pu être en train de construire, je ne voulais pas le faire ailleurs. »

Ah oui, au fait, je ne t’ai pas dit. Je reviens mais c’est pour mieux repartir. Je ne reviendrais pas vivre avec toi, pas avant un long moment du moins. Peut-être même jamais. Je suis désolée, ça n’est pas de ta faute, c’est moi, uniquement moi. Je sais que je te ressors ici un grand classique des ruptures maladroites et que depuis le temps tu ne dois plus manger de ce pain-là mais pourtant c’est la vérité. Tu n’as jamais cessé d’être toi, tu n’as jamais essayé de paraître autre chose que ce tu es, avec ta beauté, ta douceur, ta froideur aussi. Maintenant je suis là depuis 3 jours et tu m’as de nouveau enveloppé dans ton atmosphère rassurante, je n’ai pas mis trop longtemps à retrouver mes habitudes. Mon stand de fruits et légumes préféré au marché de la place Rákóczi, le thé au gingembre du Macska, l’emplacement des couverts dans mon appartement, l’endroit où poser ma brosse à dents, les concerts du Gólya. Les discussions avec les colocataires autour d’un thé le soir. Les pâtisseries de la boutique près de mon ancien travail. Le tram 4 et 6, le vélo accroché à la fenêtre. Et mes amis bien sûr, un petit cercle, ceux qui m’ont manqué, pas forcément ceux auxquels je m’attendais d’ailleurs. Alors enfin je peux prendre la mesure de ce que je m’apprête à laisser derrière moi. Beaucoup de choses, ce sont 3 ans de ma vie, la ville qui m’a transformé petit à petit en adulte capable de l’affronter. Tu m’as offert mon indépendance financière et c’était à mes yeux la seule qui comptait vraiment. Je ne savais pas toujours ce que je faisais là mais j’ai longtemps eu cette certitude : quoi que j’ai pu être en train de construire, je ne voulais pas le faire ailleurs.

Tu te rappelles la première fois que nous nous sommes rencontrées ? Moi oui. Malgré la crise de panique que j’avais pu faire dans l’avion, tu m’as plu tout de suite. Je ne sais pas exactement quand j’ai réalisé que j’étais amoureuse de toi mais j’ai vite senti que c’était irrémédiable et que cela allait changer ma vie. Nous étions parties pour rester ensemble un an, c’était le but, le contrat, ce n’était pas supposé être quelque chose de sérieux ou de durable. Il m’a fallu du temps pour décider que je ne voulais pas te laisser derrière moi. Oh, je savais que tu m’oublierais vite, tu as tant d’amoureux et d’amoureuses, d’un jour ou d’une vie ! Mais moi je voulais que tu me fasses une petite place dans ton histoire. Finalement, avant même de repartir dans un chez moi français qui n’était déjà plus le mien, j’ai fait le vœu de revenir vers toi. Enfin, ça n’est pas vraiment à toi que je l’ai promis ce soir de juin au sommet de la colline Gellért, c’était plutôt à un garçon, sans trop y croire d’ailleurs. Puis je suis rentrée en France, j’ai cherché du travail sans non plus trop m’illusionner. N’avions-nous pas entendu répéter jusqu’à la nausée que la crise était là et que la souffrance du chômage était un mal nécessaire ? Quelle ne fut pas ma surprise alors lorsque tu m’ouvris de nouveau les bras, avec un cadeau : un travail, avec un salaire, dans une équipe. Droguée au pessimisme ambiant, j’osais à peine croire à ma chance. Ainsi cela pouvait être aussi facile, une interview Skype, un appel deux jours plus tard et c’était déjà bon ? Tu m’as offert ça et même si ce cadeau s’est avéré être empoisonné, si ce travail a finalement failli me faire partir en dépression, je ne te remercierais jamais assez pour cela. Tu m’as donné ce dont j’avais besoin à ce moment précis : la preuve que je valais quelque chose. Comme ils ont essayé de me retenir ! Mais je suis partie drapée dans ma dignité. Tu m’avais offert un emploi et un petit ami, j’ai tout jeté par la fenêtre après presque un an d’incertitudes perturbantes. J’avais 25 ans, c’était il y a un an et demi. J’aurais dû me rendre à l’évidence bien plus tôt, j’avais cru aimer une personne précise, être revenue pour elle mais je me trompais. Depuis le début c’était pour toi que j’avais fait tout ça, uniquement pour toi. Je ne regrette rien. Tu m’as donné la liberté, la liberté de choisir, de voyager, d’aimer follement les adorables hallucinées et les invraisemblables délurés que l’on croise dans tes rues par centaines. Tu m’as donné l’ivresse dans tes bars incroyables et souterrains, dans tes concerts ébouriffants. Peu importe finalement combien de fois j’ai déménagé, j’étais toujours chez moi du moment que je pouvais te voir par ma fenêtre. Que de sublimes promenades nous avons fait, comme j’ai aimé te dévorer des yeux, te prendre en photo ! Tu es si belle quand le soleil se couche ! Nous avons eu nos orages bien sûr mais jamais je n’avais envisagé de te quitter pour de bon, il faut que tu me crois.

« De plus en plus de matins, de soirs tombant trop tôt, je me retrouvais à marcher dans tes rues avec la sensation de mes pieds se changeant lentement en plomb. »

Que s’est-il passé alors ? Ce qu’il se passe toujours n’est-ce pas ? Ça ne devrait pas être une surprise. Tu es parfois si dure ! Je commençais à voir mes amis partir, évoquant l’ennui, certains manques que tu ne pouvais, ou ne parvenais plus, à combler. Au début je ne les comprenais pas puis moi aussi la lassitude m’a gagné, lentement. Je me suis laissé engluer dans cette négativité qui suinte trop souvent de toi et de tes habitants et contre laquelle j’avais jusque-là plus ou moins réussi à me prémunir. Je me suis laissé dévorer par ton pessimisme ambiant, petit à petit, comme une moisissure que l’on ne remarque pas mais qui s’installe insidieusement. De plus en plus de matins, de soirs tombant trop tôt, je me retrouvais à marcher dans tes rues avec la sensation de mes pieds se changeant lentement en plomb. Je t’ai vu te renfermer, rejeter ceux qui avaient besoin de toi, continuer lentement de te laisser gagner par la haine d’un certain étranger. Ça n’est pas de ta faute mais comme nous tous, tu es parfois aveugle quant au choix de tes amis et de ceux à qui tu confies tes clefs. Certains à présent prennent un peu trop de place et leurs discours pleins de haine résonnent de plus en plus fort.

Un jour moi aussi j’ai commencé à regarder ailleurs, à ne plus me satisfaire de notre vie certes agréable et confortable, peut-être trop. J’ai eu envie de voir de quelle couleur pouvait être l’herbe ailleurs. J’ai commis l’invraisemblable : j’ai acheté un billet pour traverser l’Atlantique, pour passer la ligne de l’Equateur. Dès lors tout s’est accéléré, je sentais sans pouvoir d’abord me l’avouer qu’il allait falloir que nous ayons une conversation toi et moi. J’ai voulu me convaincre que j’allais revenir, que ce n’était qu’une pause, qu’une passade, qu’à mon retour nous nous retrouverions revivifiées, comme aux beaux jours de notre amour. J’ai quitté mon travail certes sécurisant mais terriblement ennuyeux. J’ai tout fait pour garder ma chambre et ma place dans cet appartement qui a été plus qu’un refuge, un vrai chez moi, peut-être le premier depuis la maison de mon enfance, et auprès de mes colocataires, presque ces sœurs que je n’avais jamais eues. J’ai tout organisé pour pouvoir te retrouver car c’était honnêtement ce que je désirais alors.

« Je t’ai aimé follement et tu me l’as bien rendu mais ça ne pouvait pas continuer éternellement. »

Puis je suis partie, le cœur au bord des lèvres. Et ce qui devait arriver arriva, j’ai aimé ailleurs, je me suis imaginé une autre vie, complètement différente. A la lumière de cet océan de distance, j’ai vu les manques de notre relation et j’ai compris que cette pause allait en fait se transformer en rupture, bien lâche qui plus est. J’ai dû te mettre devant le fait accompli, tu aurais donc bien raison de m’en vouloir, même si je sais que tu n’es pas comme ça. Après tout, tu m’as tout donné et d’autres endroits vont maintenant profiter de la maturité et de la liberté que tu m’as inculqué non sans mal. Oui c’est injuste mais la vie est ainsi, je ne veux pas renier ce que nous avons vécu ensemble ni ce que je te dois. Je veux juste que tu comprennes que j’ai changé. Je t’ai aimé follement et tu me l’as bien rendu mais ça ne pouvait pas continuer éternellement. Je suis trop loin sur le chemin maintenant, le monde est si vaste et je ne peux continuer à l’ignorer, je ne peux plus me défaire de la connaissance de cet affreux canon. Je dois avancer maintenant, tu sais comme moi que revenir serait un mensonge.

Je suis bien là, dans tes bras pour la dernière fois avant un long moment, au calme pour encore quelques jours. Mais tu pressens comme moi que si je restais, il ne faudrait pas longtemps avant que le démon ne me rattrape et que je ne te quitte à nouveau alors autant arrêter tout de suite, dans cet élan d’honnêteté. Si tu m’aimes tu dois me laisser partir. Je sais aussi que tu n’es pas rancunière et que si un jour je te demande de me reprendre tu ne me le refuseras pas, c’est aussi un soulagement quelque part, de savoir qu’on a le droit de se tromper. A défaut d’être ma maison, peut-être un jour deviendras-tu mon ancre, ma base arrière, mon porte-avion.

De mon côté, je ne m’inquiète pas. Tant de gens t’aiment, tant de gens que tu ne connais pas encore vont t’aimer et tu sauras le leur rendre aussi bien que tu me l’as rendu. Nous allons rester en contact, nous nous reverrons, c’est cela la magie des ruptures amicales, je savais bien que c’était possible !

Merci Budapest, merci pour tout. Et encore une fois, ça n’est pas toi, c’est moi.

Par Marianne Delaforge.