Cette Hongrie « homogène » et « ethniquement complexe »

Un journaliste de la revue Szombat se livre à une petite explication de texte d’un discours prononcé la semaine précédente par Viktor Orbán, dans lequel le Premier ministre hongrois prônait la défense de l’homogénéité ethnique et culturelle de la Hongrie.

Cet article a été publié le 1er mars 2017 sur le site internet de la revue Szombat. Il a été traduit du hongrois au français par Paul Maddens.

Selon la dépêche de l’agence de presse hongroise MTI, la partie du discours incriminée est la suivante :

En outre il [Viktor Orbán, ndlr] a mis en valeur la réindustrialisation – en parlant de la tentative de faire renaître la fabrication hongroise de bus – le renouveau de l’agriculture ainsi que la création d’une économie basée sur le travail. En relation avec cela, il a critiqué les propositions de revenus de base sans lien avec l’exercice d’un travail. « Les relations ethniques de la Hongrie sont complexes, ce n’est pas une question aussi simple » mais tant du point de vue des caractéristiques du pays et tant du point de vue de la compétitivité basée sur le travail, « ceci est un programme totalement inimaginable » – a dit le chef du gouvernement. Abordant les engagements à venir il a parlé de la diminution des prix de l’énergie – signalant que le nucléaire est indispensable à une énergie bon marché – de l’élargissement des ressources de la recherche-développement et des mesures pour améliorer la situation démographique. Le chef du gouvernement a également parlé du fait que pour « valoriser » le pays, il faut conserver l’homogénéité ethnique du pays car « un trop grand mélange s’accompagne habituellement de problèmes », de la même façon l’homogénéité culturelle, le maintien d’une sécurité publique de haut niveau sont importants tout comme le fait que la Hongrie est « un pays propre, vert », autrement dit il n’est pas atteint par la pollution industrielle, quant à la terre elle est cultivée.

L’expression « économie basée sur le travail » signifie évidemment quelque chose du genre que l’Etat ne soutient pas les revenus reçus à divers titres sans travail. Exprimée ainsi, l’expression est cependant délicate : les dictatures totalitaires ont glorifié l’effet libérateur et anoblissant du travail, alors qu’une bonne partie de leur richesse était basée sur le travail forcé et meurtrier accompli dans les camps de travail. Cet usage linguistique est trop proche de la rhétorique nazie ou communiste, la connotation est trop forte. Si nous considérons les centaines de milliers de personnes qui triment dans l’emploi d’intérêt général qui peuvent choisir entre un salaire de misère et rien du tout, alors il n’est pas besoin d’aller bien loin pour faire un lien pénible.

En ce qui concerne un revenu de base, le chef du gouvernement s’est exprimé ainsi : « Les relations ethniques en Hongrie sont compliquées, donc cela n’est pas une question aussi simple… ».

Traduit en langue de tous les jours, cela donne évidemment quelque chose du genre : les Tsiganes abuseraient immédiatement du revenu de base, ce dont il faut se garder.

Continuons : « Pour valoriser le pays il faut conserver l’homogénéité ethnique, car un trop grand mélange s’accompagne habituellement de problèmes ». Donc la Hongrie est caractérisée, d’une part, par des relations ethniques compliquées, mais d’autre part, elle est homogène. L’orateur se perd dans une contradiction évidente, mais il est facile de la résoudre ainsi : nous avons assez de mal avec nos propres relations ethniques, l’ethnie « immigrant » ne nous manque pas.

C’est justement le point de vue d’un très ancien conservatisme dans l’Europe d’aujourd’hui, mais il est encore dans les limites de ce qui peut être défendu, si seulement il n’y avait pas l’intervention de cette expression : l’« homogénéité ethnique » qui peut, en poussant un peu, se traduire en nettoyage ethnique et nous en arrivons immédiatement au vocabulaire des dictatures de l’Europe Centrale des années 30.

L’expression « homogénéité culturelle » est également importante.

Cette « homogénéité culturelle » est complètement dépassée dans l’Europe du 21e siècle et ne peut être atteinte qu’en déployant des lourds moyens administratifs. Il apparaît que là ce sont les désirs du Premier ministre qui sont en jeu et non la réalité.

…le maintien d’une sécurité publique de haut niveau, tout comme le fait que la Hongrie est « un pays vert, propre », autrement dit il n’est pas touché par la pollution industrielle, quant à la terre, elle est cultivée

Les quelques courts paragraphes qui précèdent composent donc le tableau suivant :

Le peuple hongrois de souche, ethniquement et culturellement homogène, soucieux de sa sécurité publique, bâtisseur d’une société basée sur le travail vit tant bien que mal avec des Tsiganes aspirant à recevoir un revenu sans travailler, mais il ne souhaite pas plus d’étrangers.

Il s’agit d’une image de la nation du 19e siècle, nationaliste, très conservatrice, avec de fortes connotations renvoyant à un vocabulaire des dictatures du 20e siècle

NB : Selon Index.hu, on a aussi pu entendre cette phrase sympathique dans la bouche du Premier ministre : « L’argent n’a pas d’odeur, mais son propriétaire en a une ». Quant à savoir à qui se réfère le Premier ministre, je n’ose y penser…