Budapest, capitale européenne du « tourisme militant » le 15 mars

Jeudi 15 mars, sous un soleil printanier, la Hongrie célébrera sa première fête nationale de l’année, commémorant la guerre d’indépendance et le soulèvement de 1848. Une révolution populaire qui revendiquait notamment les droits civiques et la liberté d’expression dans la presse. Un siècle et demi plus tard, et pour la deuxième année consécutive, une partie non négligeable de la population manifestera à partir de 15h sur Szabad sajtó út à Budapest, dans le but de défendre ces mêmes droits. Officiellement apolitique à l’origine, cette manifestation sera largement soutenue par les partis « de gauche » hongrois, et même par des délégations d’Europe occidentale.

Depuis avril 2010 et le retour de la Fidesz au pouvoir, difficile de s’attarder sur les commémorations historiques officielles du 15 mars, leurs expositions et leurs promeneurs déguisés en hussards. A Budapest, on revit les années 2006 – 2008 à l’envers. Les fêtes nationales (à l’exception du 20 août) sont redevenues des occasions majeures d’exprimer la profonde division politique du pays, et ce malgré la très faible popularité du parti socialiste. Bien que le dernier sondage Tárki indique que l’écart se rétrécit entre les deux principaux partis hongrois, la Fidesz et le MSzP (la Fidesz aurait perdu la moitié de ses électeurs et pointerait à 20% des intentions de vote), le MSzP stagne autour de 13% des intentions de vote. La différence avec le résultat des dernières élections législatives se retrouve surtout dans le nombre d’indécis : 47% des sondés ne se prononcent plus.

Une « solidarité démocrate » venue de l’Ouest

Initiée avec succès l’an dernier lors des fêtes nationales du 15 mars et du 23 octobre par le collectif Egymillióan a magyar sajtószabadságért – EMS (« Un million pour la liberté de la presse »), la manifestation aura encore lieu cette année malgré la décision, prise en janvier dernier par le maire (Fidesz) de Budapest, de permettre au gouvernement de monopoliser tout l’espace public de la capitale pour les commémorations officielles.

N’en déplaise au philosophe hongrois et président du parti d’extrême gauche Zöld Baloldal (Gauche verte), Gaspar Miklos Tamas (« Contre Orbán, oui ; avec l’étranger, non ! »), cette manifestation d’opposition au gouvernement hongrois verra pour la première fois des sympathisants venus expressément d’Europe de l’ouest pour grossir ses rangs. Parmi eux, un collectif français d’euro-citoyens bien intentionnés qui souhaitent apporter leur « solidarité avec les démocrates hongrois ».

Lundi matin, la version en ligne de l’hebdomadaire HVG reprenait un article de Libération intitulé « Tous à Budapest le 15 mars », qui  relayait l’appel lancé par le collectif. Celui-ci aurait reçu le soutien de plusieurs personnalités telles que l’eurodéputé Daniel Cohn-Bendit, le metteur en scène Patrice Chéreau, le sociologue Edgar Morin, l’essayiste Caroline Fourest, l’indigné Stéphane Hessel, le fondateur du parti libéral démocrate (SzDSz), László Rajk, entre autres.

En marge de ce mouvement, Harlem Désir, numéro deux du Parti Socialiste français, sera également de la partie pour représenter François Hollande, candidat à l’élection présidentielle française d’avril prochain. On note que depuis janvier dernier, au moment où le gouvernement de Viktor Orban (qui est également vice-président du Parti Populaire Européen) est sous le feu des critiques bruxelloises, l’UMP reste dans sa grande majorité obstinément silencieuse à propos de la supposée « dérive autoritaire » du régime hongrois. Seul Alain Juppé s’est exprimé en sa qualité de ministre des Affaires Etrangères, mais c’est surtout avec des préoccupations d’ordre économique qu’il a salué les procédures d’infraction lancées par la Commission européenne contre la Hongrie, en vertu « du principe de coopération loyale » entre les Etats membres (*).

Du côté des célébrations gouvernementales sur Kossuth tér, on attend beaucoup de Hongrois supporters de la Fidesz, mais également de nombreux sympathisants venus d’Europe centrale : des Magyars des pays voisins bien sûr, mais aussi des Polonais, qui viendront en masse soutenir la droite conservatrice chrétienne hongroise.

Egymillióan a magyar sajtószabadságért, de plus en plus politique

Le collectif anti-gouvernemental compte donc rassembler encore plus de monde que l’an dernier (vingt à trente mille manifestants le 15 mars 2011 selon la police). Officiellement, le rassemblement avait été organisé de manière apolitique par le groupe Facebook du collectif, mais c’était aussi clairement l’occasion pour la gauche traditionnelle – sympathisants du MSZP et libéraux du défunt SZDSZ – de se mobiliser en descendant dans la rue.

Au pied du pont Erzsébet jeudi après midi, il faudra compter également sur les trois nouveaux partis de la « gauche » hongroise : 4K !, Szolidaritás et le parti LMP, qui ont par ailleurs organisé des « préliminaires » le week-end dernier devant le parlement hongrois, en rassemblant quelques 6000 personnes (selon Reuters) pour une « nouvelle république » (4K !), une nouvelle élection, contre le gouvernement et l’imposition abusive de la classe moyenne. « Viktor Orbán et sa bande doivent être relevés de leurs fonctions aussi rapidement que possible dans le cadre d’une élection », a déclaré Péter Konya, leader du mouvement Szolidaritas, avant d’ajouter : « la société hongroise est arrivée au bout de sa capacité à supporter des nouvelles hausses d’impôts ». Lors de la manifestation, LMP a entamé une collecte de signatures, nécessaire pour organiser un référendum sur les allocations chômage et les conditions de travail. Le parti doit réunir 200.000 signatures avant fin avril.

(*) BRUXELLES, 12 mars (Reuters) – Les ministres des Finances de l’Union européenne prévoient de geler 495 millions d’euros d’aides destinées à la Hongrie en raison de son manque de discipline budgétaire du pays, apprenait-on lundi auprès de diplomates.Selon quatre d’entre eux, une large majorité des 27 ministres de l’UE est prête à soutenir la proposition de la Commission européenne de suspendre le versement de cette somme provenant du Fonds de cohésion à partir du 1er janvier 2013.

Illustrations : EMS

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