Aux bains, à Budapest

Que serait Budapest sans ses bains ? Ce qui est aujourd’hui devenu un argument de vente pour la ville ou des lieux de fête nocturne pour la jeunesse hongroise avait sous l’ancien régime communiste une tout autre connotation.

Aller aux bains relevait en effet d’un rituel à géométrie variable en fonction de votre âge, de votre activité professionnelle ou sportive, de votre quartier, du moment de l’année… Bref, rien n’était dû au hasard, à commencer par le jour et l’heure de la semaine où vous choisissiez de vous rendre aux bains. En effet, mis à part le Gellért et le Széchenyi, les deux bains « modernes » construits à la fin du XIXe et au début du XXe qui étaient ouverts aux hommes et aux femmes tous les jours, les « vrais » bains, hérités des occupations ottomanes qui s’égrenaient côté Buda au bord du Danube ouvraient en alternance à l’exception du Rudas qui n’était réservé qu’aux hommes. Les bains avaient à cette époque-là une vocation sanitaire (tout le monde n’avait pas de salle d’eau) mais aussi et surtout sociale. Les petits vieux s’y retrouvaient le matin, parfois autour d’un jeu d’échecs comme au Széchenyi, les sportifs avaient élu domicile au Rudas, les personnes souffrant de rhumatismes choisissaient le Lukács pour ses bains de boue…

J’avais comme tout le monde à mon arrivée à Budapest essayé le Gellért mais très vite, je devins adepte des vrais bains en fonction de mes disponibilités. Je succombais ainsi moi aussi au rituel, en allant le samedi en début d’après-midi au Rácz, sans doute le moins connu mais qui était le seul des « vrais » ouvert pour les hommes en ce jour de la semaine.

Arrivé à la caisse, on recevait avec son ticket d’entrée un billet avec un numéro. On pouvait aussi acheter pour quelques forint un tout petit cube de savon. Alors commençait l’attente car les places étaient chères et dès qu’un client sortait, une voix depuis l’intérieur criait le numéro de celui qui pouvait entrer. On passait alors la porte et un premier garçon de bains vous remettait un pagne. Un autre garçon de bains vous indiquait ensuite la cabine où vous vous déshabilliez ne gardant que le pagne sur vous. Les visiteurs français étaient souvent frappés par cette impudeur mais oubliaient très vite leur embarras une fois conquis par l’ambiance du bain. Le garçon de bains vous donnait un petit bracelet avec une marque en aluminium frappé d’un numéro qu’il inscrivait à la craie sur la petite ardoise à l’intérieur de la cabine avec l’heure de votre arrivée.

Le Rácz était le plus épuré des bains. Il comprenait en sous-sol un grand bassin sous une coupole couverte d’un dépôt vert dû aux émanations de souffre, un sauna sec et un gőzfürdő, bain de vapeur composé de deux salles contiguës avec des températures différentes. Ce qui frappait le plus au-delà de la chaleur moite qui vous enveloppait rapidement, c’était les voix dont la coupole renvoyait l’écho. A plusieurs reprises, j’ai assisté au spectacle saisissant de ces baigneurs pataugeant dans le grand bassin et murmurant un chant quasi incantatoire qui résonnait dans tout l’espace. Après avoir transpiré dans le sauna sec, baigné dans un petit bassin d’eau glacé, le rituel consistait à alterner bain de vapeur et « macération » dans le grand bassin dont l’eau avait juste la température du corps. Après une heure et demi d’aller et retour, le corps rendait en général grâce. Le temps était venu de se reposer. On remontait dans la partie sèche de l’établissement où un énième garçon de bains vous remettait un grand drap blanc amidonné dont vous vous enveloppiez avant de vous coucher dans la salle de repos où régnait un silence impeccable à peine troublé par le cliquetis du coupe-ongles que maniait le pédicure assis dans un coin ou du masseur appelant un client. Un sommeil réparateur vous gagnait alors. Pour sortir, il fallait retrouver sa cabine, donner au garçon de bain le bracelet avec la marque d’aluminium. Une fois rhabillé, il était d’usage de lui laisser un petit pourboire qui s’avérait bien utile si on était un habitué pour par exemple récupérer une cabine plus vite que le client lambda.

L’ambiance des bains a certes bien changé. Les prix d’entrée ont fortement augmenté et les touristes qui s’y pressent ont lentement remplacé les Budapestois qui petit à petit ont perdu le sens du rituel. Quoiqu’il en soit, rien ne pourra jamais faire disparaître l’ambiance magique qui règne par exemple sous la coupole du Rudas un matin d’été quand les rayons du soleil colorés viennent se perdre dans l’eau du bassin. Le temps suspend alors son vol…

Témoigner du quotidien de l’autre côté du Rideau de fer

Philippe Gustin