Après un an au pouvoir, le bilan contrasté du PiS en Pologne (5/5)

Le tableau général des réalisations du PiS et des ressorts idéologiques qui les tendent permet par contraste de déceler ce qui n’a pas été fait et les raisons de ces échecs.

Tout d’abord, dans le domaine des institutions, même après un an au pouvoir, le PiS continue de se comporter en parti révolutionnaire, gouvernant par oukazes et comptant sur un groupe restreint de partisans loyaux pour rompre avec « l’ancien régime ». Alors qu’il avait promis de faire le ménage dans l’appareil d’État, plutôt que poser les fondations d’organes publics compétents et indépendants, il a restauré l’État-parti à un niveau jamais vu depuis la fin du communisme.

Cette dérive vers la « démocrature » compromet la Pologne aux yeux de l’UE et ôte toute crédibilité à son intention de réformer les institutions européennes en vue de les rendre plus « démocratiques » (lire : accorder plus de pouvoir aux États membres). Elle réduit aussi l’attractivité du modèle polonais auprès de certaines élites libérales du voisinage comme en Ukraine ou en Russie, qui pensaient tenir la preuve d’une expérience réussie de transition d’un pays slave post-communiste vers la démocratie et l’économie de marché.

Sur le plan économique justement, l’ambition principale du PiS et du plan Morawiecki, qui est de sortir la Pologne du « piège du revenu moyen » et d’accélérer la convergence – y compris en termes de salaires – avec l’Europe des Quinze, se heurte au vernis nationaliste et aux impératifs électoralistes. Les faiblesses de l’économie polonaise sont avant tout le manque d’épargne, qui se traduit par une proportion moindre de capital « domestique », et les défauts du cadre réglementaire favorisant la concurrence déloyale et la course au moins-disant. Les inégalités sociales sont davantage le résultat de ces caractéristiques que de la soi-disant « politique néocoloniale » conduite par les pays occidentaux et leurs multinationales en Pologne[1]Witold Kieżun, Patologia transformacji, Varsovie, Wydawnictwo Poltext, 2014..

Or, les mesures sociales inconsidérées et superficielles – la préférence pour les transferts en argent plutôt que le développement de capacités étant très certainement liée à une moindre efficacité de l’appareil administratif[2]Miroslav Beblavý et Alžbeta Hájková, Social Investment and State Capacity, CEPS Working Document No. 419, CEPS, 2016. – dilapident les moyens de l’État qui se retrouve démuni pour mener sa politique industrielle et de « repolonisation » de l’économie.

L’investissement en Pologne a chuté de 1,8 % au 1er trimestre 2016, de 4,9 % au deuxième et de 7,7 % au troisième, une baisse causée par un recul des investissements publics mais aussi par les hésitations du secteur privé face aux annonces parfois confuses du gouvernement (salaire minimum, réforme fiscale). En un an, l’indice WIG20 qui intègre la valeur des vingt plus grandes sociétés cotées à Varsovie a diminué de 17%, en raison notamment de la taxe bancaire et de l’utilisation hasardeuse des fonds des grandes entreprises publiques pour financer des projets gouvernementaux.

C’est toutefois en matière de politique étrangère que les contradictions du PiS sont les plus fortes. Vis-à-vis de l’ouest, les relations avec l’Allemagne et la France sont empoisonnées par la rhétorique nationaliste et russophobe, la préférence marquée pour l’allié américain et les manœuvres de monopolisation du pouvoir. Dès son entrée en fonctions, le ministre des Affaires étrangères Witold Waszczykowski avait d’ailleurs annoncé que le principal partenaire de la Pologne dans l’Union européenne était le Royaume-Uni en raison de convergences de vue à l’égard de la Russie, de l’intégration européenne et de l’OTAN.

Un volontarisme social qui porte ses fruits

Il existe néanmoins un domaine où le PiS connaît un succès tangible : la politique sociale. Le programme d’allocations familiales de 500 zlotys par enfant à partir de la deuxième naissance et sans condition de ressource a non seulement démarré dans un délai assez bref – avril 2016, soit six mois après l’arrivée au pouvoir de la nouvelle équipe gouvernementale –, mais il est surtout devenu un symbole dont tout le monde parle, que ce soit pour s’en féliciter ou le critiquer. En outre, pour beaucoup de Polonais qui se sentaient tenus à l’écart de la « rhétorique du succès » mise en avant par la PO dans les années 2007-2015, le programme « 500 Plus » représente l’une des rares manifestations concrètes et positives de cette main de l’État trop souvent invisible.

Le PiS a également accordé une hausse de 8% du salaire minimum, qui s’élèvera à partir de 2017 à 2 000 zlotys bruts par mois (environ 500 euros), introduit une rémunération horaire minimale pour certaines formes d’emploi atypiques et porté le minimum vieillesse à 1 000 zlotys par mois. Il est enfin sur le point de revenir sur la réforme des retraites adoptée en 2012, qui prévoyait de relever progressivement l’âge légal de départ à 67 ans pour les deux sexes. Si le gouvernement tient ses promesses, les hommes pourront de nouveau partir à la retraite à 65 ans et les femmes à 60, sans période minimale de cotisation.

Bien qu’il soit difficile de ne pas déceler des intentions électoralistes derrière ces réalisations, il serait erroné de les réduire à cette dimension. Le programme social du PiS s’appuie en effet sur deux idées-forces cohérentes avec le reste de la vision du parti, c’est-à-dire rendre à l’État son autorité et aux Polonais une certaine dignité, y compris en termes économiques.

Dans la logique du PiS, la reconstruction de l’État passe aussi bien par la distribution d’aides sociales que le renforcement de l’inspection du travail, l’ouverture de nouveaux commissariats de police et l’intensification de la lutte contre la fraude fiscale. Toutefois, la volonté de conduire le « bon changement » de manière rapide et radicale et le refus de traiter les opposants comme des acteurs légitimes du jeu politique fragilisent la pérennité de cette œuvre, reposant souvent sur des textes écrits à la hâte et des hypothèses budgétaires irréalistes.

Le « relèvement de la Pologne agenouillée » doit aussi, pour le PiS, redonner aux Polonais des raisons d’être fiers de leur nation. Ce mot d’ordre inspire notamment la politique éducative, culturelle et historique de l’Etat, qui doit abandonner les habits de la « pédagogie de la honte » et,  à la place, se concentrer sur les épisodes glorieux de l’histoire de la Pologne.

La lecture qu’en fait le PiS est celle d’une Nation homogène sur le plan ethnique et religieux, entrée dans la civilisation européenne avec son « baptême » en 966. Elle laisse de côté le caractère multiethnique et multiconfessionnel de la Pologne médiévale puis de la République des Deux Nations et surtout, elle passe sous silence certaines pages sombres de l’histoire polonaise, en particulier liées à l’antisémitisme.

Précisons tout de même que le corpus idéologique du PiS n’est pas hostile aux juifs, bien que le parti puisse bénéficier du soutien de groupuscules antisémites du côté des ultra-nationalistes et/ou ultra-catholiques. La cible de son rejet vise avant tout le rappel, même « désintéressé », de crimes commis par des Polonais qui pourraient entacher l’image de la Nation. L’argument est comparable à celui que formulait Pascal Bruckner dans son Sanglot de l’homme blanc à propos de la repentance coloniale.

Pour cette raison, les sous-entendus qu’exprime une partie du PiS à propos des « origines juives » de certaines figures de la IIIe République (Adam Michnik, feu Bronisław Geremek) n’ont pas de caractère racial, mais désignent les tentatives supposées d’introduire dans un corps national homogène – ou rêvé comme tel – des valeurs étrangères « libérales », considérées comme « de gauche ». À cela s’ajoute, dans de nombreux cas, un engagement de jeunesse en faveur du communisme dont le PiS se sert pour suggérer une continuité entre le communisme dans sa version soviétique et les valeurs contemporaines attribuées à la gauche.

À l’étranger, des forces idéologiquement proches mais politiquement hostiles

La victoire de forces politiques qui, comme le PiS, bousculent le « politiquement correct » (Brexit, élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis) dessert en réalité les intérêts de l’État polonais car le repli sur l’échelon national conduit à rejeter l’immigration – il y aurait près d’un million de ressortissants polonais au Royaume-Uni, et ils sont de plus en plus souvent victimes d’actes racistes –, le commerce international et les engagements militaires à l’étranger.

À l’est, alors que le PiS avait beaucoup critiqué la diplomatie conduite par la PO pour son manque d’action vis-à-vis de la Russie et de l’Ukraine, il n’a depuis son arrivée au pouvoir réussi qu’à geler les contacts avec Moscou, pris en otage par l’affaire de Smolensk, et à dégrader les relations avec Kiev. La politique historique du nouveau gouvernement a en effet remis sur le devant de la scène certains épisodes comme le massacre de Volhynie, commis par des groupes indépendantistes ukrainiens pendant la Deuxième Guerre mondiale.

De façon analogue, la priorité accordée aux Polonais « ethniques » laisse les relations avec la Lituanie dans l’impasse, car Varsovie fait du respect des droits de la minorité polonaise en Lituanie un préalable à la coopération politique alors que Vilnius considère cette question comme un thème de politique interne qui ne relève pas du ressort de l’État polonais[3]Romain Su, « Les minorités polonaises des « Confins » (Ukraine, Lituanie, Biélorussie) », P@ges Europe, 11 mars 2015 – La Documentation française © DILA. Lien – consulté le 30 novembre 2016..

La politique étrangère des nouvelles autorités polonaises enregistre cependant des succès avec deux pays. On observe tout d’abord un certain réchauffement des relations avec la Biélorussie, Varsovie s’étant ralliée à la position « réaliste » de la Lituanie et misant sur la coopération économique pour développer des contacts avec la population.

Cependant, c’est surtout avec la Chine que l’intensification des relations est sensible, aussi bien sur le plan politique que pratique (tourisme, échanges d’étudiants, commerce…). Certes, le niveau de départ était faible et sa hausse spectaculaire est encore très loin de remplacer la coopération avec les pays européens, dont la Pologne dépend en large majorité. Il demeure que la multiplication des contacts avec la Chine, et plus largement d’autres pays extra-européens, en dit long sur la vision politique du PiS.

D’une part, conformément à la rhétorique de grandeur nationale, la Pologne estime pouvoir mener avec d’autres continents une diplomatie autonome de celle de l’UE. En ce domaine comme dans celui de la coopération régionale, le gouvernement déclare conduire une politique parallèle, mais non exclusive de ses relations avec l’Europe de l’ouest et l’UE, qu’elle n’envisage pas de quitter[4]Eugène Chapelier, « Quelle contribution de la Pologne à l’avenir de l’Union européenne ? », Courrier de Pologne, 15 septembre 2015. Lien – consulté le 30 novembre 2016..

En même temps, l’attitude de Varsovie à l’égard de Bruxelles suggère qu’elle s’inquiète de l’avenir de l’Union. La priorité accordée à l’allié américain, dans une moindre mesure au Royaume-Uni et la multiplication des contacts extra-européens donnent l’impression que la Pologne est sceptique sur les chances de survie de l’UE et cherche à se constituer une assurance-vie en cas d’effondrement.

Cette stratégie, indépendamment de ses éventuels effets d’autoréalisation, souligne qu’en dépit des douze ans d’appartenance à l’Union, précédées d’une période plus longue encore d’adaptation aux règles communautaires, l’attachement déclaré de la Pologne au projet européen, confirmé par une population qui reste dans les sondages parmi les plus euro-enthousiastes dans l’Europe, est en réalité une façade dissimulant une politique opportuniste qu’on aurait d’ailleurs tort de limiter au PiS.

Les positions de la PO à l’égard de la zone euro, de l’Europe de la défense et de la crise des migrants, bien qu’exprimées avec plus de délicatesse que le PiS, montraient déjà avant 2015 que la Pologne ne soutenait pas une intégration européenne plus poussée et s’intéressait surtout aux aides financières. Sans désirer une renationalisation des politiques communautaires, la PO n’a pas non plus formulé de vision sur ce que devrait être l’UE au-delà du marché unique et des politiques de cohésion, appelées à perdre en volume après 2020.

Une certaine continuité est aussi observable dans les questions intérieures, avec une forte préférence pour le court terme et la réticence à se départir de prérogatives au profit de structures stables, indépendantes et donc moins susceptibles d’être politisées. D’ailleurs, selon une étude du site d’information citoyenne MamPrawoWiedziec.pl, pour plus de la moitié des textes majeurs examinés cette année par le Parlement, le PiS et la PO votent de la même façon[5] Anna Ścisłowska, « Pierwszy rok Sejmu: kluby decydowały tak samo w 43 proc. kluczowych głosowań », MamPrawoWiedziec.pl, 14 novembre 2016. Lien – consulté le 30 novembre 2016..

En septembre dernier, lorsque les leaders polonais et hongrois Jarosław Kaczyński et Viktor Orbán faisaient part de leur intention de conduire une « contre-révolution culturelle » dans l’UE[6]TVN24, « Kaczyński i Orban zapowiadają « kontrrewolucję kulturową » w UE », 6 septembre 2016.  Lien – consulté le 30 novembre 2016., l’expression était donc à prendre au pied de la lettre. Le changement générationnel qui a eu lieu en Pologne en 2015 – à la différence de leurs prédécesseurs, le président de la République Andrzej Duda et le Premier ministre Beata Szydło n’ont pas participé à l’opposition démocratique au temps du communisme – n’a pas renouvelé la culture et la pratique politiques. Au contraire, il les ont ramenés à des modèles que l’on pensait disqualifiés par leur échec à garantir la paix et la prospérité du pays.

Ce retour en arrière est paradoxalement soutenu par une grande partie de la jeunesse qui, comme dans beaucoup d’autres pays du continent, vote pour des options conservatrices et contestataires, pour ne pas dire en un mot réactionnaires. Pour cette raison, à la différence de l’épisode de 2007, il est improbable que l’opposition parvienne à reprendre le pouvoir seulement en promettant le retour à la « normalité ».

1. Witold Kieżun, Patologia transformacji, Varsovie, Wydawnictwo Poltext, 2014.
2. Miroslav Beblavý et Alžbeta Hájková, Social Investment and State Capacity, CEPS Working Document No. 419, CEPS, 2016.
3. Romain Su, « Les minorités polonaises des « Confins » (Ukraine, Lituanie, Biélorussie) », P@ges Europe, 11 mars 2015 – La Documentation française © DILA. Lien – consulté le 30 novembre 2016.
4. Eugène Chapelier, « Quelle contribution de la Pologne à l’avenir de l’Union européenne ? », Courrier de Pologne, 15 septembre 2015. Lien – consulté le 30 novembre 2016.
5. Anna Ścisłowska, « Pierwszy rok Sejmu: kluby decydowały tak samo w 43 proc. kluczowych głosowań », MamPrawoWiedziec.pl, 14 novembre 2016. Lien – consulté le 30 novembre 2016.
6. TVN24, « Kaczyński i Orban zapowiadają « kontrrewolucję kulturową » w UE », 6 septembre 2016.  Lien – consulté le 30 novembre 2016.
Eugène Chapelier