Août 1968, l’envers du décor

Lors d’une visite chez mes amis Hongrois de Szeged durant l’été 1968, nous décidâmes de faire ensemble un  grand périple dans le nord-ouest du pays, près de la Tchécoslovaquie…

Devant nous rendre dans la région frontalière de Sopron, aux confins de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, mes amis durent se rendre au commissariat pour signaler leur intention et se procurer un laisser-passer. Car, à l’époque, les Hongrois non résidents dans les zones frontalières devaient se procurer un laisser-passer pour pouvoir se rendre dans lesdites zones. Contrainte qui valait aussi pour la frontière yougoslave. Ce qui, soit dit en passant, en dit long sur le ton des rapports qui régnaient alors avec le régime de Tito. Quant à moi, no problem, vu que je disposais de mon passeport français, de plus, muni d’un visa tchèque.

Nous voilà donc partis pour un périple qui nous mena dans la nuit non loin de Sopron. Munis de ces laissez-passer, nous partîmes joyeux, la fleur à la bouche… Pour ma part, je n’avais pas besoin de laissez-passer et étais d’autant plus rassuré que je disposais donc dans mon passeport d’un visa tchèque, au cas où…

C’était la veille du 20 août, jour de la fête nationale. Si je me souviens de la date, c’est qu’il y a de bonnes raisons à cela… Je ne sais plus ce que nous avons fait, mais je me rappelle que nous étions particulièrement joyeux, peut-être un peu éméchés… Beaucoup de cyclistes (eux-même éméchés) roulaient en zigzag sans lumières – ce qui rendait à l’époque les routes très dangereuses.

Après un long périple et mille détours, je ne sais où, nous parvînmes le soir près de Sopron, non loin des frontières autrichienne et tchécoslovaque. Là, nous fûmes arrêtés par un barrage (non pas des policiers, mais des militaires…). Bon, pas de problème: nous leur montrons les laissez-passer et moi, mon passeport ouvert à la page du visa tchèque. A la vue de mon passeport, le soldat devint un peu nerveux et m’intima l’ordre de rebrousser chemin. Nous nous fâchâmes, le considérant comme complètement bouché et ne sachant pas lire. Notre homme devint alors un peu plus nerveux et menaçant, au point que nous fûmes contraints de rebrousser chemin. Un peu écœurés, nous décidâmes de rentrer directement à Szeged, qui se trouvait à l’autre bout du pays. Il y en avait pour au moins cinq heures de route la nuit.

Second fait, qui ne nous a pas frappés outre mesure sur le moment, mais dont je n’ai réalisé l’importance qu’a posteriori : à un passage à niveau, nous dûmes poiroter une éternité pour laisser passer un train qui n’en finissait pas, transportant des chars. La vue de chars sur un train, bien que peu fréquente, n’était pas non plus si exceptionnelle, les Russes occupant dans le pays des immenses casernes d’où ils pouvaient parfois sortir effectuer des manœuvres ou simplement transporter du matériel. Mais là, le convoi était long et (je ne le réalisai qu’après) il se dirigeait vers le Nord.

Le lendemain matin, alors que j’étais sous la douche, mon hôte rentra précipitamment dans la salle de bains pour me crier, affolé «Nous avons occupé Prague cette nuit, quelle honte !».

Et alors, je compris tout: les chars, la patrouille. Bien évidemment, la frontière avait été fermée. Quant aux chars, je me suis après coup posé des questions sur la fiabilité de notre presse décrivant des convois de chars défonçant les chaussées… Mais non, c’est tellement plus simple et rapide sur un train! Bon, peut-être extrapolais-je trop hâtivement.

Bien plus tard (années 2000), il m’a été donné d’entendre le témoignage de soldats du contingent alors mobilisés. Pour eux, le traumatisme fut considérable, encore aujourd’hui rongés de remords pour certains. Ceci dit, je crois que cette intervention de troupes hongroises resta symbolique, sans comparaison avec celle des troupes russes.

L’Histoire jugera.

Pierre Waline