Dans les années 1970, le charme (redoutable) des routes en Hongrie

Ceux qui auront eu l’audace ou l’inconscience de sillonner les routes hongroises sur la fin des années soixante et dans les années soixante-dix ne peuvent oublier les délicieuses émotions que, tout comme moi, ils auront sans nul doute ressenties.





Tout d’abord, ma terreur face à ces imposantes limousines noires officielles, dont le matricule commençait par les lettres « Á » ou, pire, « B ». La lettre « Á » désignant « Állami », c’est-à-dire « Domaine, État », la lettre B désignant quant à elle le ministère de l’Intérieur (Belügy Minisztérium), ces dernières étant les plus redoutables. Il s’agissait d’énormes berlines noires de taille impressionnante, mais de vrais veaux. De fabrication soviétique, à savoir la Volga (2 500 cm3) et surtout la Tchaïka – qui signifie « mouette » en russe, allez savoir pourquoi ! -avec ses 5 500 cm3 et 5,6 mètres de longueur. En quelque sorte, les Cadillac de l’Est, toutes proportions gardées. Qui se risquait à vouloir en dépasser une s’exposait aux pires représailles : klaxons intempestifs et gesticulations menaçantes du chauffeur outré pour vous rappeler à l’ordre et vous sommer de regagner sur le champ votre place bien sagement derrière lui. Mais oui, quel culot que d’oser de la sorte provoquer la puissance publique ! J’en garde encore quelques frémissements. J’exagère peut-être un peu, mais à peine.

Policier hongrois et Trabant, en 1981 - Fortepan
Policier hongrois et Trabant, en 1981 – Fortepan

À l’opposé de la chaîne, ces délicieuses Trabant, made in der DDR. Souvent dénigrées avec leur look peu sexy, leur moteur à deux temps et leur carrosserie en plastique. Pas la Formule 1, certes, mais pas si ridicules, après tout. Appréciables tout d’abord du simple fait que, par leurs prix et délais de livraisons relativement acceptables, elles mettaient la conduite à portée de nombreux ménages. Et puis, il m’est arrivé d’en croiser une au sommet du Großglockner[1]Ou « Grossglockner » avec l’orthographe moderne, est le point culminant de l’Autriche à 3798m d’altitude. Je ne sais comment elle est parvenue là haut, n’empêche qu’elle l’a fait[2]Les Trabants sont encore disponibles sur le marché de l’occasion (sur Internet) à prix défiant toute concurrence (quelques centaines d’euros), et avec un moteur à 4 temps..

Voiture de police hongroise de marque Lada, en 1979 à Budapest, Aranka utca - Fortepan
Voiture de police hongroise de marque Lada, en 1979 à Budapest, Aranka utca – Fortepan

De fabrication soviétique, est venue ensuite la Jigouli[3]Laquelle fut rebaptisée ultérieurement Lada dans une version améliorée., version socialiste de la Fiat 124. Pour le coup, une voiture « à part entière » ne faisant pas si mauvaise figure à côté de nos modèles occidentaux. Bien que non sans poser de problèmes à la commande (choix des couleurs limité, délais de livraison), la Jigouli se répandit très vite (aux côtés de la Škoda tchèque, sorte de Dauphine socialiste, mais en plus inconfortable, et de la Moskvitch russe – au demeurant pas si mauvaise, malgré son moteur à deux temps). Pour les ménages plus aisés en exista une version polonaise, supérieure, la Polski Fiat.

En 1976, une Polski Fiat perdue en Norvège - Fortepan
En 1976, une Polski Fiat perdue en Norvège – Fortepan

Pour en revenir aux charmes qu’offrait à l’époque la conduite sur les routes hongroises, j’en évoquerai ici l’un des principaux dangers. A savoir, outre le manque de pratique des conducteurs (c’est là un euphémisme), les différences notables de vitesses entre petites et moyennes-grosses cylindrées. De sorte qu’au sortir d’un virage ou d’une côte sans visibilité, vous pouviez tomber droit sur un véhicule traînard qui vous forçait à freiner en catastrophe. Sans parler des voitures à cheval encore très répandues. D’où de nombreux accidents, provoqués pour la plupart par des touristes occidentaux, le plus souvent venus de l’Autriche voisine. Autre danger, surtout la nuit : les cyclistes zigzagant au beau milieu de la chaussée – parfois éméchés – non éclairés. Là encore, nombreux étaient les accidents.

Car de marque Ikarus sur une route nationale en 1973 - Fortepan
Car de marque Ikarus sur une route nationale en 1973 – Fortepan

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est relativement tôt, dès le milieu des années soixante, que la Hongrie vit construire son premier tronçon autoroutier. À ce sujet, j’aimerais ici évoquer une initiative qui m’avait bien amusé à l’époque. La première autoroute fut construite en direction du lac Balaton (l’actuelle M7). Dans un premier temps (1970) furent seulement terminées les deux voies de la partie gauche. Pour ne pas entraver le flux des voitures se rendant au Balaton – ou en revenant – au cours des week-ends, il fut décidé de mettre les deux voies de cette « semi-autoroute » à sens unique. En direction du Balaton en début de week-end (le samedi) et en direction de Budapest en fin de week-end (le dimanche). Avec une fermeture de quelques heures durant les deux nuits. Une idée pour le moins originale et un coup de chapeau au passage aux policiers qui devaient alors contrôler tous les accès pour régler la direction des flux, et s’assurer que l’autoroute était bien vide entre les deux ouvertures. Et ça a marché ! Aucun accident à ma connaissance durant les trois-quatre années que dura l’expérience.

Décidément, ces Hongrois n’en auront pas fini de nous surprendre.

1. Ou « Grossglockner » avec l’orthographe moderne, est le point culminant de l’Autriche à 3798m d’altitude
2. Les Trabants sont encore disponibles sur le marché de l’occasion (sur Internet) à prix défiant toute concurrence (quelques centaines d’euros), et avec un moteur à 4 temps.
3. Laquelle fut rebaptisée ultérieurement Lada dans une version améliorée.
Pierre Waline