Hongrie 1956 : une révolution socialiste

Le prolétariat hongrois sut maintenir longtemps l’esprit de la propriété sociale et du socialisme libre contre l’URSS, la plus grande puissance militaire mondiale, et contre  l’indifférence et la connivence de l’Occident «libéral».

Tribune publiée le 23 octobre 2016 dans Kettős Mérce. Traduit du hongrois par Ludovic Lepeltier-Kutasi. Le texte original a été publié en anglais dans la revue International Socialism le 7 octobre 2016.

Nous avons tendance à oublier l’importance de l’expérience des personnes participant aux événements historiques. La littérature politique mainstream présente ainsi l’année 1945 comme celle de l’occupation russe de l’Europe de l’Est, comme s’il s’était agi d’imposer un régime hors-sol à des nations opposées et rétives, lesquelles n’auraient obtempéré que sous l’effet de la peur. Mais personne n’a vraiment pris la peine d’expliquer pourquoi les conservateurs et les monarchistes considèrent encore 1945, non seulement comme une «libération», mais également comme une «révolution». Le nouveau régime – initialement pluraliste et démocratique – trouva ainsi en Hongrie des dizaines de milliers de volontaires de l’Armée rouge de 1919, des centaines de milliers de participants à la révolution de 1919 et à la République des Conseils, ainsi que des centaines de milliers de syndicalistes formés au marxisme légèrement rigide et suranné diffusé alors par la social-démocratie.

Ce qui est actuellement souligné, c’est le fait que le parti communiste, autrefois illégal, ne comptait que quelques centaines de membres. C’est peu étonnant si l’on garde à l’esprit qu’une telle adhésion était alors punie de dures peines d’emprisonnement : les deux principaux dirigeants du parti avaient notamment passé chacun seize ans derrière les barreaux. Mais le milieu des sympathisants communistes – et de la gauche dure indépendante formée par les sociaux-démocrates et les syndicats plus radicaux comme ceux des ouvriers du métal et des typographes -, était très étendu et allait des ouvriers non qualifiés aux artistes d’avant-garde. Ces groupes ont été immédiatement rejoints par des millions de paysans mobilisés par la réforme agraire. Les électeurs des partis agraires n’étaient, pas le moins du monde, anticommunistes.

1945 signifiait la fin des vieilles classes dirigeantes et des élites politiques, la fin de l’aristocratie terrienne, du clergé catholique immensément riche et peu populaire, avec ses pratiques féodales et ses immenses possessions, de l’ancien corps d’officier et de la bureaucratie de la petite noblesse, la fin de la redoutée gendarmerie, qui avait terrorisé les campagnes sans égard pour la légalité et l’humanité, la fin des lois raciales et de la discrimination ethnique et sexiste.

Les tentatives communistes spontanées, initiées par les vétérans de la République des Conseils (sans parler des anciens prisonniers de guerre qui avaient pris le parti des Bolcheviques lors de la guerre civil russe en 1918-1920), ont été écrasées par le parti et les autorités militaires soviétiques. Mais il était évident que les ouvriers et les paysans socialistes et communistes voulaient le socialisme, et non pas quelque molle démocratie populaire. Ils voulaient tout de suite la «Commune» (kommün dans le texte, ndt), telle qu’on appelait la République des Conseils, avec la socialisation immédiate des moyens de productions, l’égalité des consommateurs, l’éducation publique, gratuite et à portée de tous, l’instauration du droit à l’avortement et au divorce, une armée et une police populaires, mais également l’application du régime des conseils dans les lieux de travail et à l’échelle des localités. Nous savons ce que les staliniens ont fait de tout ça. Eux n’ont fait que se battre avec la gauche – et les gens ont tendance à oublier, que la social-démocratie des années 1940 était à la gauche du parti communiste, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle fut irrémissiblement traquée.

Pourtant, dans les années 1950, les mesures antiféodales ainsi que contre le pouvoir démesuré du clergé avaient déjà été mises en place, et la redistribution favorisait bien le prolétariat urbain. Tyrannie, État policier, censure, conformisme brutal, fanatisme et pauvreté, oui sans doute, mais dans le même temps des avantages au bénéfice des couches sociales inférieures. Une sorte de révolution culturelle avait lieu. Une éducation gratuite, des livres bon marché, une industrie de l’imprimerie qui se développait à partir de rien, des tickets de théâtre, de concert, de cinéma, peu chers et souvent gratuits, des musées gratuits, des maternelles, du logement social modeste, mais aussi d’horribles pénuries, des gens mal nourris et malades, qui présentaient une image terrible, telle qu’on peut le voir sur les photographies anciennes en noir à blanc, avec cette industrialisation frénétique et tout ce qui allait avec. Résolument, il était clairement établi que le travail physique était désormais le sommet de l’échelle des valeurs sociales et morales. (Ce n’était plus «l’esprit» incarné par l’Église, ou bien la supériorité du «sang bleu» représentée par la royauté, l’aristocratie et la noblesse, ni la suprématie de la bourgeoisie possédante).

Ces réflexions et pratiques socialistes n’ont pas été remises en cause par l’agitation qui a accompagné le démantèlement du régime stalinien après la mort du dictateur en 1953. Le court parcours des réformes conduites alors par le Premier ministre Imre Nagy (un vétéran communiste revenu de Moscou en 1945), visait le rétablissement ou l’établissement du «vrai socialisme», mais aussi l’approvisionnement suffisant en denrées alimentaires, un chauffage convenable, des magasins ravitaillés, moins de travail et plus d’innocents en prison. Et surtout la fin du mensonge de propagande qui piquait sur les nerfs les ouvriers – la «vérité» était en effet l’une des revendications centrales.

A la suite du XXe congrès du parti communiste de l’Union soviétique en février 1956, le discours secret de Nikita Khrouchtchev sur les crimes de Staline fut lu à des millions de membres du parti à travers la Russie et au-delà, diffusé par le programme hongrois de la BBC, de Amerika Hangja (« La voix de l’Amérique »), de Radio Free Europe et de l’émission hongroise de la radio d’État yougoslave. Après cela et la démission du dirigeant stalinien Mátyás Rákosi puis la nomination une nouvelle fois d’Imre Nagy (qui avait été écarté en 1955), le principal événement fut la réhabilitation puis le réenterrement de László Rajk, ancien secrétaire du comité central. Rajk avait été accusé et exécuté lors du principal procès truqué de 1949. Il fut réenterré à Budapest le 6 octobre 1956 au milieu d’un rassemblement de masse, à la lumière des torches, auquel participaient plusieurs centaines de milliers de personnes. Le 6 octobre était une journée important en Hongrie : 13 généraux de l’armée rebelle hongroise avaient été exécutés par la contre-révolution des Habsbourg le même jour en 1849 (d’ailleurs le comte Batthyány, l’un des premier ministres de la révolution de 1848 fut également tué à Pest).

De cette façon, le rétablissement de la justice, l’identification du vrai socialisme à la justice, le rejet total du stalinisme ainsi que le serment solennel du « plus jamais ça » prêté devant le catafalque de Rajk, vont de pair avec ce qui constituera l’idéologie de la révolution hongroise de 1956.

La révolution de la mauvaise conscience

«Il faut que nous gardions à l’esprit que la révolte contre le stalinisme fut initiée et entretenue par la génération de 1945»

Il faut que nous gardions à l’esprit que la révolte contre le stalinisme fut initiée et soutenue par la génération de 1945, par ceux qui voulaient l’égalité sociale (en tout cas la fin de l’Ancien régime [en français dans le texte, ndt] semi-féodal), la suprématie politique de la classe ouvrière, la socialisation des moyens de productions, la cogestion des entreprises avec les travailleurs, le multipartisme pour les forces antifascistes, l’amitié entre les peuples d’Europe de l’Est considérés hier comme des ennemis, la solidarité anti-impéraliste, l’internationalisme, la liberté d’expression, l’égalité salariale pour les femmes, l’éducation gratuite et la formation pour les adultes. Ces revendications avaient été désavouées par le parti unique mais resurgirent au moment même où l’oppression se faisait moins sentir.

Dans les cellules du parti, les syndicats, les organisations étudiantes et les cercles intellectuels, une vague de débats et de discussions fiévreuses prirent alors le pas sur le silence mortel de la dictature. Ce qui fut l’un des traits les plus évidents de ces mois, ce fut le repentir et l’autocritique dont firent preuve des intellectuels communistes qui rejetèrent le zèle servile, hermétique à la critique, fanatique et quasi-religieux de la période stalinienne, et avec lui leur propre complicité aux répressions du capitalisme d’État stalinien et à sa sauvagerie inhumaine. Le vœu du « plus jamais ça » du 6 octobre fut le premier acte d’un extraordinaire examen de conscience de la révolution et d’une redécouverte du pathos de la liberté caractéristique des deux moments révolutionnaires de 1945 et 1956. Des poèmes, des essais, des témoignages et des pamphlets célèbres – encore connus de nos jours – enflammèrent l’imagination de la société. La responsabilité assumée par les intellectuels communistes autocritiques infusa également chez les dirigeants du parti, et les innocents militants de gauche libérés des geôles staliniennes réapparurent comme les fantômes de la libération, exigeant non pas vengeance, mais justice.

«Il était complètement évident que ceux qui voulaient se faire entendre n’argumentaient pas en faveur d’une restauration du capitalisme»

La direction du parti, confuse, hésita alors entre le ralliement au mouvement et sa répression violente. Toutes les grandes idées de la révolution socialiste refirent leur apparition. Il y avait une mobilisation permanente du débat rationnel (qui rappelle, à une échelle beaucoup plus grande, les débats menés cette année dans le cadre de la Nuit debout parisienne), ce qui véhicula la promesse d’un renouvellement authentique du socialisme. Il était parfaitement clair que ceux qui voulaient être entendus ne préconiseraient pas la restauration capitaliste ou réactionnaire : les masses ne voulaient pas en entendre parler. Il y avait un intérêt passionné pour ce qui se passait au même moment en Pologne, une réelle curiosité à l’égard des tentatives autogestionnaires yougoslaves ainsi que pour les idées du Tiers-monde sur le socialisme démocratique.

Mais la plupart de tout cela était un soulèvement moral, un rejet du stalinisme, des privilèges de la nomenklatura, du militarisme, de l’isolement xénophobe à l’égard du reste du monde. Ce que des observateurs extérieurs qualifièrent plus tard de nationalisme, ce n’était rien de plus que le principe de l’égalité entre les nations socialistes – ce qui sous-entendait également le rejet de la suprématie russe -, autrement dit l’internationalisme. Tout ça renvoyait en définitive à la fois au rejet des mensonges officiels, tout autant qu’à un puissant désir d’honnêteté, de responsabilité et de sincérité, de pureté révolutionnaire.

Le renouvellement moral du socialisme signifia également le pardon à l’égard des personnes qui s’étaient laissées duper par la propagande stalinienne – et en effet, de nombreux intellectuels et militants coupables d’actes honteux dans les années 1950 sont devenus au final, les héros et les martyrs de la révolution antistalinienne.

Le mécontentement social et la répulsion morale marquèrent ce premier épisode de 1956. Il ne devient un véritable mouvement révolutionnaire qu’après les tentatives pour la réprimer.

La révolution démocratique socialiste

Le 23 octobre 1956, une immense manifestation eut lieu à Budapest. Des forces spéciales ouvrirent le feu sur la foule, à la suite de quoi le gouvernement tomba, Imre Nagy revint, le multipartisme fut rétabli et les troupes soviétiques furent renvoyées. Le centre du pouvoir alla entre les mains du prolétariat et des conseils ouvriers rapidement formés. Mais l’accent était mis sur la liberté politique, le pluralisme, la liberté d’expression et sur une nouvelle république constitutionnelle.

«Les gens exigèrent alors plutôt le départ des troupes russes et une véritable indépendance nationale»

Il était clair, encore une fois, que les entreprises et institutions étatisées et socialisées devaient rester entre les mains du peuple, mais cette fois-ci sous sa direction et non sous celle des apparatchiks. Aucune force significative n’exigea de rejoindre les alliances occidentales. Les privatisations et la réintroduction de l’économie de marché étaient délibérément et résolument rejetées. Dans le même temps, les gens exigeaient le départ des troupes russes et une véritable indépendance nationale. Le spectre de la contre-révolution s’exprima également contre les cadres du parti et les membres de la police secrète, notamment sous la forme de lynchages et de procès expéditifs. Mais ces pratiques suscitèrent  l’indignation et la réprobation de la part de la majorité.

Le parti communiste se disloqua et ce qui en restait comprit vite, bien qu’il était encore à la tête de l’État, qu’il n’avait aucune chance de gagner les prochaines élections. Un parti social-démocrate autonome gagna en puissance et était sur le point de devenir la force motrice de la société s’il en obtenait les moyens. Le politburo nouvellement formé ainsi que le gouvernement Nagy – qui comptait alors parmi ses membres l’éminent philosophe marxiste Georg Lukács – s’engagèrent en faveur d’une social-démocratie pluraliste, construite sur l’appropriation collective des moyens de production et une planification démocratique, en accord avec les décisions prises par le peuple à travers les élections pluripartites et la démocratie sur les lieux de travail.

Rien n’indiquait quelque mouvement en faveur d’un capitalisme de type occidental, fondé sur le libre marché. Malgré ça, les autres parties du bloc soviétique décidèrent qu’il ne fallait pas tolérer la révolution hongroise. Le 4 novembre, les soldats russes lancèrent l’attaque, le gouvernement hongrois quitta le pacte de Varsovie et la Hongrie déclara sa neutralité. Le pays fut alors occupé et les leaders de la révolution furent emprisonnés et déportés. Formellement, le gouvernement fantoche de János Kádár (qui jusqu’alors était un membre loyal du gouvernement Nagy) reprit le pouvoir, mais dans les faits, celui-ci parvint entre les mains du KGB et de l’armée russe.

«L’héroïsme tranquille et la patience dont faisait preuve la population hongroise étaient remarquables.»

La résistance du peuple hongrois était unanime, si bien que la clique de Kádár resta complètement isolée et qu’aucun signe de trahison ne se manifesta. Des centaines de milliers de personnes fuirent par la frontière autrichienne. Les foyers de la lutte armée restaient difficile à maîtriser. L’armée hongroise, pourtant entraînée et armée par l’Union soviétique (de nombreux officiers étaient des héros de la résistance clandestine contre le fascisme pendant la guerre) refusa de participer à l’occupation et à la répression. Les services secrets furent démantelés, la police quant à elle, resta passive ou hostile aux Russes. La presse semi-légale resta fidèle à la ligne de la neutralité, de l’indépendance et de la démocratie socialiste. L’Union soviétique fut accusée d’avoir trahi le socialisme, ce qu’elle avait effectivement fait. L’héroïsme tranquille et la patience dont faisait preuve la population hongroise étaient remarquables.

Le chapitre le plus extraordinaire de la révolution ne vint qu’après, avec le déclenchement de la grève générale.

La révolution des conseils de travailleurs

Des conseils de travailleurs avaient été créés dans toutes les usines, entreprises et institutions d’État avant le 4 novembre. Leur influence s’additionnait à celles du gouvernement «communiste réformiste», des partis démocratiques créés ou recréés et des syndicats. Dans la mesure où ces derniers furent interdits par la suite par les administrations militaires russes et le gouvernement fantoche local, la seule institution politique légitime qui subsista en Hongrie fut le conseil de travailleurs. Leur arme – qui s’avéra redoutable – était la grève générale, laquelle fut menée en dépit du couvre-feu et de l’État de siège. Plusieurs millions de travailleurs et employés hongrois n’allèrent tout simplement pas travailler.

Dans tous les moments révolutionnaires, depuis la Commune de Paris jusqu’à la Révolution d’Octobre, dans le Munich et le Budapest de 1919, à Barcelone, Canton et Shanghai, la forme de l’État prolétarien a toujours été, et demeure encore, la démocratie directe non-représentative sur les lieux de travail. Solidarność, le mouvement de résistance polonais, qui avait en principe mis un terme au «socialisme» de type soviétique, n’était pas un syndicat, dans la mesure où il n’était pas organisé selon les branches de l’industrie ou les métiers, mais comme un réseau de conseils de travailleurs et de cellules d’usines, de façon analogue à la conception du parti communiste d’origine. Bien que Solidarność était idéologiquement et rhétoriquement un mouvement conservateur, son principe formel – la démocratie directe sur les lieux de travail – était fondamentalement prolétarien et communiste.

Je me souviens avoir parlé en 1992 avec Sándor Rácz, président du conseil central des travailleurs du Grand-Budapest et un des leaders de la résistance. Il était devenu entre-temps un personnage public profondément réactionnaire, un brave et honnête patriote hongrois. Je lui demandais s’il pensait que son rôle actuel était cohérent avec son passé. Il me répondit en riant : « Non, en 1956, j’étais communiste, mais c’est en prison que je suis devenu catholique et nationaliste ». Il avait 23 ans du temps de la révolution et était une figure engagée de l’extrême-gauche, qui avait su, en négociateur rusé et intelligent, retarder pendant des mois le déchaînement de la violence d’État. Le prolétariat hongrois sut maintenir longtemps l’esprit de la propriété sociale et du socialisme libre contre la plus grande puissance militaire mondiale, contre l’indifférence et la connivence de l’Occident « libéral ».

Et c’est ça que certains considèrent de nos jours comme une révolution anticommuniste, une revendication d’un passé autoritaire, une insurrection nationaliste, voire, à l’instar de l’historien d’extrême-droite David Irving, comme une révolte antisémite, quand bien même de nombreux révolutionnaires pendus étaient des juifs communistes. Suite à l’écrasement de la grève générale, le régime Kádár n’exécuta que les gens de gauche – dès 1957, les conservateurs qui avaient embrassé la cause du peuple recevaient des prix littéraires et des médailles, au moment même où les escadrons de la mort étaient occupés à pacifier la Hongrie. Elles savaient parfaitement qui était vraiment derrière la résistance. C’était des gens comme vous, cher lecteur.

G. M. Tamás

Essayiste, philosophe

Ancien dissident, compagnon de route du SzDSz, parti libéral de gauche, il rompt avec lui et opère un retour au marxisme dans les années 1990. Il crée ATTAC Hongrie en 2001 et devient dans les années 2010 un des principaux opposants à Viktor Orbán dans le champ intellectuel hongrois.